Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler, mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.
Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés. Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était comme s'il eût voulu empêcher le départ.
—Qu'y a-t-il? demanda le père.
—Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.
Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu. C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père, qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.
—Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.
Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda. Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette exclamation:
—Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout autre.
—Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.
Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme pour sauter à bas.