—Je me suis dit que sans doute mes camarades étaient aussi ivres que moi, et qu'ils ne se rappelaient pas plus que moi. Il n'y avait peut-être pas d'autre preuve contre moi que le couteau et c'est pour cela que je m'en suis débarrassé.
—J'ai compris que tu raisonnais ainsi.
—Vous comprenez, père: je ne sais pas qui est mort, je ne l'ai peut-être jamais vu. Je ne me rappelle pas l'avoir fait. J'ai trouvé que ce n'était pas mon devoir de payer pour ce que je n'avais pas fait exprès. Bientôt donc j'en suis venu à me dire que j'avais été fou de jeter le couteau dans le marécage. Il se dessèche, l'été, et alors n'importe qui aurait pu le trouver. Voilà pourquoi j'ai essayé de le retrouver moi-même, la nuit d'hier et cette nuit-ci.
—Tu n'as pas eu l'idée d'avouer?
—Non, hier, je n'ai pensé qu'à une chose, à savoir comment je pourrais tenir la chose secrète, et j'ai tâché de danser et de m'amuser, pour que personne ne puisse rien voir de changé dans mon attitude.
—C'était donc ton intention de te marier aujourd'hui sans avouer? Tu acceptais là une grosse responsabilité. N'as-tu pas compris que si tu étais découvert, tu entraînerais dans ta misère Hildur et toute sa famille?
—Il m'a semblé que je les épargnais encore mieux en ne disant rien.
Ils allaient maintenant très vite. Le père paraissait très pressé d'arriver. Il continuait cependant de parler à son fils. De toute sa vie il ne lui avait adressé autant de paroles.
—Je me demande ce qui a pu te faire changer d'avis, dit-il.
—C'est Helga, en venant m'apporter ses vœux de bonheur. Alors j'ai senti fléchir la dureté de mon cœur. Elle m'a tout ému. J'ai bien été ému ce matin par mère et par vous-même, et j'ai été sur le point de vous dire que je n'étais pas digne de votre amour, seulement mon cœur restait dur et résistait encore; mais à l'arrivée de Helga, c'en fut fini de moi. J'estimais qu'elle devait plutôt me haïr, moi qui l'avais fait renvoyer de chez nous.