—Tâche de rentrer aussi tût que possible, pour te reposer, dit-il.
Gudmund s'enfonça dans la forêt et bientôt fut hors de vue. Il n'avait nullement l'intention de retrouver Helga, il était seulement très content d'être seul pour n'avoir plus besoin de se retenir. Il éprouvait une colère irraisonnée contre tous et contre tout, il donnait des coups de pied violents aux pierres qui se trouvaient sur son chemin, et parfois il s'arrêtait pour arracher des branches entières, uniquement parce qu'une feuille l'avait frappé au visage.
Il suivit le chemin jusqu'au Grand-Marais, mais dépassa la cabane et se dirigea vers le sommet de la montagne. Ici, il eut de la peine à se frayer un chemin. Il avait perdu le sentier, et, pour arriver au sommet, il était obligé de franchir une large bande de roches pointues. Ce fut une promenade périlleuse, par-dessus les rocs escarpés, et il aurait pu se casser bras et jambes s'il avait fait un faux pas. Il en eut la sensation très nette, mais continua néanmoins sa marche, comme s'il eût pris plaisir à s'exposer au péril.
—S'il m'arrive un malheur ici, personne ne me retrouvera, se dit-il. Mais, qu'est-ce que cela peut bien me faire? J'aime autant mourir ainsi que de croupir de longues années entre les murs d'une prison.
Tout se passa bien, pourtant, et quelques minutes plus tard, il avait atteint le Grand Pic. Autrefois, un incendie avait ravagé la forêt, de ce côté-là. La partie la plus haute restait encore nue, et de là on jouissait d'une vue magnifique. Il vit des vallées et des lacs, des forêts noires et de riches campagnes, des églises, des châteaux, de petites cabanes et de grands villages. Dans un lointain reculé, il aperçut la ville, enveloppée d'un voile de brume blanche, d'où émergeaient quelques tours qui brillaient au soleil. Des routes tortueuses sillonnaient les vallées, et un train passait, rapide, à la lisière de la forêt. C'était une province entière qu'il avait devant ses yeux.
Il se jeta par terre, sans détourner cependant le regard de cette vue splendide. Il y avait dans ce spectacle quelque chose d'auguste et de grandiose devant quoi il se sentait tout petit, lui et ses chagrins.
Il se rappela qu'ayant lu dans son enfance que le Tentateur avait conduit Jésus-Christ sur une haute montagne pour lui montrer toute la splendeur de ce monde, il s'était toujours imaginé qu'ils s'étaient trouvés là-haut, sur le Grand Pic, et il répéta l'antique parole:
—Je te donnerai tout cela, si tu te prosternes devant moi pour m'adorer.
Alors, il eut la soudaine impression d'avoir eu à subir lui-même une tentation identique ces jours derniers.
En vérité, le Tentateur l'avait bien conduit sur une haute montagne, d'où il lui avait montré toute la splendeur de la richesse et de la puissance.