Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre les aulnes innombrables.

Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.

Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:

—Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon royaume.

Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».

Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour de lui pour qu'il pût leur parler.

Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.

Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.

Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni d'approbation, ni de désapprobation.

Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les sourcils et eut l'air mécontent.