—Je ne comprends pas pourquoi les gens d'ici s'opposent avec tant d'ardeur à ce que leur musicien à eux ait la première place, dit-il.
Mais Nils Elofson s'était mis en colère devant l'obstination de tous à vouloir lui imposer à toute force ce Jean Oster. Il s'approcha de Lars Larsson et lui dit à l'oreille:
—Je comprends que c'est toi qui as fait venir Jean Oster, pour l'honorer devant tout le monde. Mais dépêche-toi maintenant de commencer. Sans cela, je vais chasser ce gueux-la de la place de l'Église, et il n'emportera que honte et confusion.
Lars Larsson le regarda dans les yeux et fit un signe affirmatif de la tête, sans montrer de colère.
—Oui, vous avez raison, il faut en finir, dit-il.
Il fit signe à Jean Oster de reprendre sa place devant le cortège. Puis il s'avança lui-même de quelques pas et se retourna pour que tout le monde pût le voir. Et d'un geste brusque, il jeta au loin son archet, tira son couteau et trancha d'un coup les quatre cordes du violon, qui se brisèrent en rendant un son aigu.
—On ne dira pas de moi que je me considère plus habile que Jean Oster, s'écria-t-il.
Or, il se trouvait que depuis trois ans Jean Oster ruminait un air qu'il sentait palpiter en lui, mais qu'il était incapable de faire sortir des cordes du violon, parce que là-bas, chez lui, il était constamment courbé sous le lourd et triste fardeau des petits soucis misérables et que jamais il ne lui était rien arrivé qui pût le soulever au-dessus de la tâche quotidienne. En entendant éclater les cordes du violon de Lars Larsson, il rejeta la tête en arrière et aspira violemment de l'air dans ses poumons. Les traits de son visage étaient tendus comme s'il écoutait quelque chose lui arriver de bien loin, et soudain il se mit à jouer. Car l'air qu'il avait cherché en vain trois années durant lui apparut tout d'un coup avec une limpidité merveilleuse, et, faisant résonner les notes claires, il se mit à marcher fièrement vers l'église. Et jamais les gens du cortège n'entendirent un air si triomphal. Il les entraîna avec une fougue si irrésistible que Nils Elofson lui-même ne put tenir en place. Et tous étaient si contents, et de Jean Oster et de Lars Larsson, que le cortège entier eut les larmes aux yeux en entrant à l'église.
[LE JOUEUR DE VIOLON]
Personne ne saurait contester que, sur ses vieux jours, Lars Larsson, le joueur d'Ullerud, ne se montrât d'une humilité et d'une modestie parfaites. Mais il n'avait pas toujours été ainsi. Dans sa jeunesse il paraît avoir été d'une telle morgue et d'une telle vantardise que tout le monde en était peiné pour lui.