—Elle avait l’habitude de venir souvent ici dans l’étable me parler de ce qui la chagrinait; je comprenais bien ce qu’elle disait quoique je ne fusse pas capable de lui répondre. Ces jours-ci elle parlait de sa peur d’être seule quand elle mourrait. Elle redoutait que personne ne vînt lui fermer les yeux ni croiser ses mains sur sa poitrine lorsqu’elle serait morte. Peut-être voudras-tu le faire?
Nils hésita: quand son grand-père était mort, il se rappelait que la mère avait eu grand soin de le placer convenablement. Il savait que c’était une chose qu’il fallait faire. Toutefois il se sentait incapable d’entrer de nouveau près de la morte. Il ne dit donc ni oui ni non, mais ne fit pas un seul pas vers la porte.
Un moment la vieille vache demeura silencieuse, comme attendant une réponse. N’entendant rien, elle ne répéta pas sa demande, mais commença à parler de sa maîtresse.
Elle avait beaucoup à dire. D’abord elle parla de tous les enfants que la morte avait élevés. Ils venaient dans l’étable tous les jours et en été menaient paître le bétail dans le marais et les pâturages, de sorte que la vieille vache les connaissait bien. Ils avaient été très bien tous, et gais et travailleurs. Une vache sait ce que valent ses gardiens.
Elle avait aussi une foule de choses à raconter concernant la ferme. Le domaine n’avait pas toujours été aussi pauvre qu’à présent. Il possédait des terres vastes; la plupart se composaient de marais, de bois et de prés pierreux. Il n’y avait pas beaucoup de champs où cultiver le blé, mais partout de bons pâturages. Elle avait connu un temps où aucune crèche n’était vide, et où l’étable à bœufs, maintenant abandonnée, avait été remplie de bêtes magnifiques. La gaîté et l’entrain régnaient partout. Lorsque la maîtresse venait à l’étable, elle fredonnait et chantait, et toutes les vaches beuglaient de joie en l’entendant venir.
Mais le maître mourut, pendant que les enfants étaient encore petits et ne pouvaient être utiles à rien, et la brave femme avait dû se charger de la ferme, de toute la besogne, et de tous les soucis. Elle avait été forte comme un homme, et avait labouré et moissonné. Le soir, en venant traire les vaches, elle était parfois si fatiguée qu’elle pleurait. Mais il lui suffisait de penser à ses enfants pour reprendre courage. D’un mouvement brusque et insouciant elle essuyait ses larmes, secouait le sommeil et murmurait: «Tant pis. J’aurai du bon temps, moi aussi, quand les enfants seront grands. Ah! quand ils seront grands...!»
Mais quand les enfants eurent grandi, voilà qu’une étrange nostalgie s’empara d’eux: ils ne voulaient pas rester à la maison, ils voulaient aller à l’étranger. Leur mère ne reçut jamais d’eux aucun secours. Quelques-uns des enfants s’étaient mariés avant de partir; ils laissaient leurs bébés à la maison. C’étaient maintenant ces enfants-là qui suivaient notre maîtresse dans l’étable comme jadis ses propres enfants. Ils menaient paître les vaches et devinrent eux aussi des gens braves et capables. Et le soir, en s’endormant presque de fatigue pendant quelle trayait les vaches, notre maîtresse reprenait des forces en pensant à eux: «J’aurai du bon temps, moi aussi, disait-elle en se secouant, lorsqu’ils seront grands.»
Mais voilà que ces enfants, une fois grands, rejoignirent leurs parents dans le pays étranger. Personne ne revint, personne ne resta. La vieille maîtresse demeura seule à la ferme.
Elle n’avait jamais prié aucun d’entre eux de rester à la maison.
«Penses-tu, la Rousse, que je leur demanderais de demeurer près de moi, quand ils peuvent faire leur chemin là-bas? disait-elle à la vieille vache. Ici, en Smâland, ils ne peuvent espérer que la pauvreté.»