XXIII
L’INONDATION

1er-4 mai.

Pendant plusieurs jours il avait fait un temps épouvantable au nord du lac Mälar. Le ciel était uniformément gris, le vent sifflait, la pluie battait le sol. Hommes et animaux savaient qu’on n’a pas le printemps à moins, mais ce temps n’en éprouvait pas moins leur patience.

La neige entassée dans les forêts de sapins commença à fondre pour de bon; les petits ruisseaux du printemps précipitèrent leurs cours. Partout l’eau prisonnière des flaques des chemins, l’eau lente des fossés, l’eau qui sourdait entre les tertres des marais et des fondrières, partout l’eau se mettait en mouvement, et cherchait à rejoindre les ruisseaux pour être emportée vers la mer.

Les ruisseaux couraient vers les rivières du Mälar: les rivières faisaient de leur mieux pour conduire ces masses d’eau jusqu’au lac. Mais tout à coup, en une nuit, les nombreux petits lacs de l’Uppland et du Bergslag rejetèrent leurs couvertures de glace; les rivières obstruées montèrent subitement: sous cet afflux, le Mälar se pressa vers son embouchure. Or, le Norrström qui le déverse est un passage étroit; il ne peut en pareil cas assurer un écoulement assez rapide.

Pour comble de malchance, un fort vent d’est soufflait, qui rejetait l’eau de la mer vers la terre et barrait le Norrström. Le grand lac déborda.

Il monta très lentement, comme à contre-cœur, ennuyé d’endommager ses belles rives; celles-ci en général sont basses, l’eau eut vite fait de gagner du terrain. Il n’en faut pas davantage pour causer le plus grand désordre.

Le Mälar est un lac un peu à part. Il se compose de nappes d’eau resserrées, de golfes et de détroits. Nulle part de grandes étendues fouettées par les vents. Il semble créé pour les excursions, les promenades à voile et les joyeuses parties de pêche.

Il possède tant d’îles, d’îlots et de promontoires délicieux, couverts d’arbres! Nulle part de rivages rocheux et nus. Il semble n’avoir jamais rêvé que ses rives dussent porter autre chose que des châteaux, des villas d’été, de jolies résidences et des lieux de récréations. C’est même peut-être à cause de son aspect si aimable et doux, qu’on s’émeut tant lorsque parfois, au printemps, il devient menaçant.

Cette fois, devant l’imminence de l’inondation, les bateaux et les bachots qui pendant l’hiver avaient été mis à l’abri à terre, furent préparés en hâte; on boucha les voies d’eau, on goudronna les coques. En même temps on tirait les lavoirs sur le rivage; on renforçait les ponts. Les garde-voies chargés de la surveillance du chemin de fer le long de la rive, allaient et venaient sans oser dormir ni nuit ni jour. Les paysans qui avaient du foin dans les petites granges des îlots s’empressaient de l’apporter à terre. Les pêcheurs sauvaient leurs filets et leurs nasses. Les bacs étaient envahis par des voyageurs désireux de rentrer chez eux ou de partir avant que l’inondation ne les arrêtât.