Mais la grande hâte viendrait vers Noël; à la Sainte-Lucie, la femme de chambre, vêtue de blanc, une couronne de verdure et de bougies sur les cheveux, venait éveiller tout le monde à cinq heures du matin en apportant du café; on inaugurait ainsi deux semaines de préparatifs pendant lesquelles personne ne pouvait compter sur beaucoup de sommeil. Il s’agissait de brasser la bière de Noël, de cuire le pain et les gâteaux de Noël, de faire le grand nettoyage de Noël...

La voyageuse en était arrivée là, elle se voyait entourée de petits fours sur le point d’être enfournés et de boucs de Noël en pain d’épice, lorsque le cocher arrêta les chevaux au commencement de l’allée de bouleaux, comme elle le lui avait demandé. Elle sursauta, réveillée brusquement. C’était sinistre de se retrouver seule dans la soirée déjà avancée après qu’on s’était vue en rêve entourée de tous les siens. En descendant de la voiture pour monter à pied vers son ancienne maison, la visiteuse fut si angoissée par la différence entre le présent et le passé qu’elle aurait voulu retourner sur ses pas. «A quoi bon revenir ici? Rien ne peut être comme autrefois», se disait-elle.

Mais puisqu’elle y était, elle pourrait tout de même revoir le vieux domaine; elle continua son chemin, quoique plus triste à chaque pas.

Elle avait entendu dire que le domaine était très délabré; il l’était en effet. Mais le soir, on n’en voyait rien: tout lui semblait comme par le passé. Voilà l’étang; dans sa jeunesse il était plein de carassins que personne n’osait pêcher, son père désirant qu’on les laissât tranquilles; devant le corps de logis, la cour était toujours semblable à une chambre close sans échappée de vue d’aucun côté, comme du temps de son père qui n’avait pas pu se décider à couper le moindre buisson.

Elle s’était arrêtée à l’ombre du grand érable près de la grille d’entrée, regardant tout. Et voilà, chose étrange, qu’un essaim de pigeons vint s’abattre autour d’elle.

Elle put à peine se persuader que c’étaient de vrais oiseaux, car les pigeons ne sont pas en mouvement après le coucher du soleil. Ce devait être le beau clair de lune qui les avait éveillés. Croyant qu’il faisait jour, ils avaient quitté le colombier, s’étaient sentis étourdis, et voyant un être humain, avaient volé vers lui comme pour chercher à se retrouver.

Or il y avait eu une foule de pigeons du temps de ses parents; les pigeons étaient parmi les animaux que son père avait pris sous sa protection particulière. Il était de mauvaise humeur dès qu’il entendait parler de tuer un pigeon. Elle se sentit très heureuse d’être ainsi reçue par ces beaux oiseaux dans son ancienne maison. Qui lui disait que les pigeons n’étaient pas sortis dans la nuit à cause d’elle? pour lui montrer qu’ils se souvenaient d’avoir jadis trouvé ici un bon refuge? Ou peut-être son père lui envoyait-il ainsi un petit signe pour qu’elle ne se sentît pas triste et angoissée en revoyant son ancienne demeure?

A cette pensée un regret nostalgique des temps d’autrefois lui fit monter les larmes aux yeux. La bonne vie qu’on avait menée dans cette vieille maison! On avait eu des semaines de labeur, mais on avait eu aussi des fêtes; on avait travaillé et peiné le jour, mais le soir on s’était réuni autour de la lampe pour lire Tegner et Runeberg, Mme Lenngren et Frederika Bremer. On avait cultivé du blé, mais aussi des roses et des jasmins; on avait filé le lin, mais des chansons populaires avaient accompagné le rouet. On avait bûché la grammaire et l’histoire, mais on avait aussi joué du théâtre et composé des vers; on s’était brûlé sur le fourneau en faisant la cuisine, mais on avait appris à jouer du clavecin, de la flûte, de la guitare, du violon et du piano. On avait planté des choux, des raves, des petits pois et des haricots dans le potager derrière la maison, mais on avait eu un autre jardin plein de pommes, de poires et de toutes sortes de fruits. On avait vécu isolé, mais à cause de cela même on avait eu la mémoire pleine de contes et de récits. On avait porté des vêtements tissés à la maison, mais on avait pu vivre sans soucis et indépendant.

«Nulle part au monde on n’a su mener une existence aussi douce que dans ces petits domaines seigneuriaux de mon enfance, pensa-t-elle. Il y avait une juste mesure de travail et de plaisir, et c’était la joie tous les jours. Comme j’aimerais y retourner! Depuis que j’ai revu mon ancien foyer, il m’est pénible de le quitter.»

Puis s’adressant à l’essaim des pigeons: «Ne voulez-vous pas, dit-elle, aller dire à mon père que j’ai la nostalgie de la maison? J’ai assez longtemps été ballottée d’un endroit à un autre. Demandez-lui s’il ne peut faire que je retourne bientôt à ma maison d’enfance.»