Il entra dans une forêt de grands hêtres magnifiques, suivi du gamin qui ne se rendait toujours pas compte du danger. Nils songeait à la réception dédaigneuse que les oies lui avaient faite la veille au soir; il brûlait du désir de leur montrer qu’un homme est quelque chose de plus que les autres créatures.
Il cria plusieurs fois au chien de lâcher l’oie: «A-t-on jamais vu un chien aussi effronté, qui n’a pas honte de voler une grosse oie, hurlait-il; veux-tu bien la lâcher, sinon tu seras rossé d’importance! Lâche-la, ou je dirai à ton maître ce que tu as fait.»
Lorsque Smirre se vit prendre pour un chien qui a peur des coups, cette idée lui parut si drôle qu’il manqua laisser échapper l’oie. Smirre était un brigand redouté, qui ne se contentait pas de chasser des rats et des taupes dans les champs, mais qui se hasardait jusque dans les fermes pour y voler les poules et les oies. Il était la terreur de toute la contrée. Depuis qu’il était tout petit, il n’avait rien entendu de plus drôle.
Le gamin courait si vite que les gros troncs des hêtres semblaient se précipiter à sa rencontre; il gagnait sur le renard. Enfin, il fut assez près de lui pour l’attraper par la queue. «Je te prendrai pourtant l’oie», cria-t-il, en tirant de toutes ses forces. Mais il était incapable d’arrêter Smirre. Celui-ci l’entraîna si rapidement que les feuilles sèches tourbillonnaient autour d’eux.
Smirre s’était enfin rendu compte que son agresseur était inoffensif. Il s’arrêta, déposa l’oie par terre, la maintint de ses deux pattes de devant, et se prépara à lui couper la gorge; mais il ne résista pas à la tentation de taquiner d’abord un peu le gamin. «Cours vite te plaindre au maître, car je vais tuer l’oie», dit-il.
Quelle ne fut pas la stupéfaction de Nils quand il vit le nez pointu, et entendit la voix enrouée et rageuse de ce drôle de chien. Mais en même temps il fut si furieux d’être raillé par le renard qu’il en oublia d’avoir peur. Il s’accrocha plus fort à la queue de son ennemi, s’arc-bouta contre une racine de hêtre, et au moment même où le renard ouvrait la gueule sur la gorge de l’oie, le gamin tira brusquement de toutes ses forces. Smirre fut si surpris qu’il se laissa traîner quelques pas en arrière, et l’oie sauvage se trouva libre. Lourdement, elle s’envola; l’une de ses ailes était blessée et presque hors de service. En outre, elle était comme une aveugle dans les ténèbres de la forêt, et ne put nullement aider le gamin. Elle chercha une ouverture dans le toit des branchages et vola vers le lac.
Smirre fit un bond pour attraper le gamin. «Si l’un m’échappe, j’aurai toujours l’autre», dit-il, et sa voix tremblait de colère.—«Tu crois? eh bien, tu te trompes», fit le gamin, tout ragaillardi de son succès. Il ne lâcha pas la queue du renard.
Ce fut une danse folle sous le bois dans les tourbillons de feuilles sèches. Smirre tournait, en rond, sa queue tournait aussi, et le gamin s’y accrochait.
D’abord Nils ne fît que rire, et se moquer du renard, mais Smirre avait la persistance tenace d’un vieux chasseur, et le gamin commença à craindre que l’aventure ne tournât mal pour lui.
Tout à coup il aperçut un jeune hêtre qui avait poussé, mince comme une gaule, pour arriver à l’air libre au-dessus des branches que les vieux hêtres étendaient sur lui. Il lâcha subitement la queue du renard et se mit à grimper le long du petit hêtre.