«C’est juste la vie qu’il me faudrait, dit Nils, au moment de se glisser sous l’aile du jars. Mais demain on va me renvoyer.»
Avant de s’endormir il passa encore en revue tous les avantages qu’il y aurait à suivre les oies. Il ne serait plus grondé pour avoir été paresseux; il pourrait flâner et ne rien faire toute la journée durant; son seul souci serait de trouver à manger. Mais comme il avait besoin de si peu maintenant, cela ne serait pas très difficile.
Le lendemain, mercredi, il s’attendait toujours à être renvoyé, mais ce jour-là encore les oies ne parlèrent de rien. La journée se passa comme la veille; la vie sauvage lui plaisait de plus en plus. Il lui semblait qu’il avait la grande forêt d’Œvedskloster à lui tout seul; il n’avait aucun désir de retrouver sa petite maison étroite et les petits carrés de champs de son pays.
Il commença à espérer que les oies le garderaient parmi elles; mais le jeudi il perdit de nouveau cet espoir.
Ce jour-là commença comme tous les autres. Les oies paissaient dans les vastes champs, et le gamin explorait la forêt en quête de nourriture. Au bout d’un moment Akka vint s’informer s’il avait trouvé quelque chose à manger, et lorsqu’elle sut qu’il n’avait rien découvert, elle lui présenta une tige de cumin qui avait gardé toutes ses graines.
Lorsqu’il eut mangé, Akka lui dit qu’il courait trop hardiment dans la forêt. Savait-il combien il avait d’ennemis, lui qui était si petit? Non; n’est-ce pas? Et Akka se mit à les lui énumérer.
En se promenant dans le parc, il devait d’abord se garder du renard et de la martre; sur la rive il devait songer aux loutres; perché sur les murs de pierre, il ne fallait pas oublier la belette qui passe par le moindre trou; et s’il voulait se coucher sur un tas d’herbe, il ferait bien d’examiner d’abord si quelque vipère n’y dormait pas son sommeil d’hiver. Dès qu’il sortait dans les champs découverts, il devait épier les éperviers et les buses, les aigles et les faucons qui nageaient dans l’air. Dans les fourrés de coudriers, il risquait d’être pris par l’émouchet; les pies et les corbeaux se trouvaient partout, et il ferait bien de ne pas se fier à eux; dès que l’obscurité tombait, il devait ouvrir toutes grandes les oreilles pour tâcher de deviner les gros hiboux et les chouettes au vol si silencieux que tout près d’eux il ne les entendrait pas.
En entendant parler de tant d’êtres qui en voulaient à sa vie, il parut à Nils impossible de leur échapper. Ce n’était pas tant l’idée de mourir qui lui faisait peur, mais celle d’être mangé; aussi demanda-t-il à Akka ce qu’il fallait faire pour se protéger.
Akka lui conseilla de se mettre bien avec les petits animaux des bois et des champs, avec le peuple des écureuils et le peuple des lièvres, avec les passereaux et les mésanges et les piverts et les alouettes. S’il devenait leur ami, ils pourraient l’avertir des dangers, lui procurer des cachettes, et même au besoin se coaliser pour le défendre.
Mais dans l’après-midi, lorsque le gamin, voulant profiter du conseil, s’adressa à Sirle, l’écureuil, pour lui demander sa protection, celui-ci refusa de l’aider. «N’attends jamais rien ni de moi ni des autres petits animaux, dit Sirle. Crois-tu donc que je ne sais pas que tu es Nils le gardeur d’oies? L’année dernière tu détruisais les nids des hirondelles, tu écrasais les œufs des sansonnets, tu dénichais les petits corbeaux et les jetais dans la mare, tu prenais des merles au piège et mettais des écureuils en cage. Aide-toi toi-même, et sois content si nous ne nous unissons pas contre toi pour te chasser d’ici et te faire retourner parmi les tiens.»