Le gamin cligna de l’œil vers Akka, et lui fit signe qu’il voulait pousser et faire tomber par terre la cigogne lorsqu’elle se serait endormie, posée sur une seule patte à l’extrême bord du nid, mais Akka le retint. Elle n’avait nullement l’air fâché: «Ce serait malheureux si à mon âge on ne savait pas se tirer de pires difficultés que celle-ci. Si seulement le couple des chouettes, qui peuvent se tenir éveillées toute la nuit, veut porter quelques messages de ma part, je pense que tout ira bien.»
Les deux chouettes se déclarèrent prêtes à exécuter ses ordres; Akka chargea le mari de rejoindre les rats noirs qui étaient partis, et de leur dire de revenir sur-le-champ. La mère chouette fut envoyée auprès de Flamméa, l’effraie, qui habitait la cathédrale de Lund. Elle devait porter un message si secret qu’à peine Akka osa-t-elle le lui chuchoter à voix basse.
LE CHARMEUR DE RATS
Il était près de minuit, lorsqu’enfin les rats gris découvrirent un soupirail laissé ouvert. Il était placé assez haut dans le mur, mais les rats firent la courte échelle, et bientôt le plus hardi d’entre eux se trouva dans l’ouverture, prêt à s’introduire dans le château, sous les murs duquel tant de ses ancêtres étaient tombés.
Le rat gris resta un moment immobile dans le soupirail, s’attendant à être attaqué. Le corps principal de l’armée des défenseurs était certes parti, mais le rat gris supposait que les rats noirs laissés au château ne se rendraient pas sans combat. Le cœur palpitant, il épia les moindres bruits, mais tout demeurait silencieux. Alors le chef des rats gris s’enhardit et sauta dans la cave obscure.
Les autres suivirent leur chef l’un après l’autre. Ils se glissaient dans le château avec beaucoup de prudence, et s’attendaient à des surprises. Ils ne poussèrent plus avant que lorsqu’il n’y eut plus de place pour de nouveaux envahisseurs sur le plancher.
Bien qu’ils ne fussent jamais entrés dans le château, ils n’eurent aucune difficulté à trouver leur chemin. Ils eurent vite fait de découvrir dans les murs les couloirs par où les rats noirs montaient aux étages supérieurs. Mais avant de s’y engager, ils prêtèrent encore l’oreille. Cette absence des rats noirs les inquiétait bien plus qu’une lutte ouverte. Ils n’osaient croire à leur bonheur, lorsqu’ils se trouvèrent enfin au premier étage.
Dès l’entrée, l’odeur du blé amassé en tas vint frapper leurs narines. Mais il n’était pas encore temps de jouir de leur victoire. Ils examinèrent d’abord minutieusement les vastes pièces nues. Ils escaladèrent l’âtre qui occupait le milieu de la large cuisine, et faillirent se noyer dans le puits situé dans une des pièces du fond. Ils passèrent en revue chacune des petites lucarnes, mais nulle part ils ne découvrirent de rats noirs. Lorsqu’ils se furent rendus maîtres de cet étage, ils commencèrent avec la même prudence à s’emparer du second. De nouveau ce fut une promenade pénible et dangereuse dans les vieux murs; ils s’attendaient à chaque instant à être brusquement assaillis. Et bien qu’ils fussent attirés par l’agréable parfum du blé, ils se contraignirent à reconnaître dans le plus grand ordre la salle de garde, à piliers, des soldats d’autrefois, leur table de pierre, le foyer, les profondes niches des fenêtres, et le trou du plancher par où, dans l’ancien temps, on précipitait du plomb fondu sur l’ennemi.
Les rats noirs étaient toujours invisibles. Les gris se hasardèrent au troisième étage. La grande salle du maître du château était aussi froide et nue que toutes les autres. Ils arrivèrent enfin à l’étage supérieur qui se composait d’une unique et vaste salle vide. Le seul endroit qu’ils ne songèrent point à reconnaître, fut le grand nid de cigogne du toit, où juste à ce moment la dame chouette éveillait Akka et lui annonçait que Flamméa, l’effraie, avait approuvé sa requête et lui envoyait ce qu’elle désirait.
Après avoir aussi consciencieusement parcouru tout le château, les rats gris se sentirent tranquilles. Ils comprenaient que les rats noirs étaient partis, renonçant à leur résister, et se précipitèrent d’un cœur joyeux sur les tas de blé.