L’année où Nils voyageait avec les oies sauvages, Akka et sa bande arrivèrent après tous les autres: elles avaient eu en effet à traverser la Scanie dans toute sa largeur pour arriver à Kullaberg. En outre, avant de se mettre en route, elles avaient dû chercher le gamin qui depuis plusieurs heures, jouait devant les rats gris, et les avait entraînés loin de Glimmingehus. Le père chouette était revenu annonçant que les rats noirs seraient de retour aussitôt après le lever du soleil. Aussi avait-on pu sans danger laisser taire le fifre de Flamméa.
Ce ne fut d’ailleurs pas Akka qui la première découvrit Nils cheminant lentement, suivi du long cortège des rats gris; ce ne fut point Akka qui tout à coup descendit comme une flèche, le saisit et remonta dans l’air avec lui; ce fut monsieur Ermenrich, la cigogne. Car monsieur Ermenrich en personne s’était mis à la recherche du petit Poucet; après l’avoir déposé dans le nid, il demanda pardon au gamin de l’avoir traité avec dédain la veille au soir.
Nils fut bien content; lui et la cigogne devinrent vite amis. Akka se montra aussi très aimable; elle frotta sa vieille tête contre son bras et le loua d’avoir secouru ceux qui étaient en peine.
Il faut dire à l’honneur du gamin qu’il ne voulut cependant pas accepter plus d’éloges qu’il n’en méritait: «Non, non, mère Akka, dit-il, ne croyez pas que j’aie entraîné au loin les rats gris pour aider les noirs. J’ai seulement voulu montrer à monsieur Ermenrich que j’étais tout de même bon à quelque chose.»
Alors Akka se tourna vers la cigogne, et lui demanda si elle croyait prudent d’emmener Poucet à Kullaberg. «M’est avis, dit-elle, que nous pouvons nous fier à lui comme à nous-mêmes.» Monsieur Ermenrich conseilla vivement de l’emmener: «Certainement, mère Akka, il faut faire venir Poucet à Kullaberg, dit-il; nous devons nous estimer heureux de pouvoir le récompenser des épreuves qu’il a supportées cette nuit pour nous. Et comme je m’en veux encore de m’être mal conduit vis-à-vis de lui hier soir, ce sera moi qui le porterai sur mon dos à la réunion.»
Il est peu de louanges aussi agréables que celles des gens intelligents et capables: jamais Nils ne s’était senti aussi heureux. Il fit donc le voyage à califourchon sur le cou de M. Ermenrich, la cigogne. Bien que ce fût pour lui un grand honneur, il n’en fut pas moins assez inquiet par moments, car M. Ermenrich était un maître dans l’art du vol, et allait autrement vite que les oies sauvages. Tandis que Akka volait son chemin tout droit, à coup d’ailes égaux, M. Ermenrich s’amusait à des tours d’adresse. Tantôt il restait immobile à une hauteur vertigineuse, planant dans l’air sans remuer les ailes, tantôt il se précipitait en bas si vite qu’il semblait, telle une pierre, devoir s’abîmer sur le sol. Ou encore il s’amusait à tourner autour d’Akka en cercles de plus en plus étroits comme un tourbillon. Le gamin n’avait jamais rien vu de pareil, et tout en éprouvant une peur constante, il dut s’avouer qu’il n’avait pas su jusqu’ici ce que c’était qu’un beau vol.
On ne fit qu’un arrêt en route, au Vombsjö, où l’on rejoignit la bande d’Akka. Puis on vola droit sur Kullaberg.
On descendit sur le sommet de la colline réservée aux oies sauvages; en promenant ses regards sur les hauteurs environnantes, le gamin reconnut sur l’une les bois aux nombreux andouillers des cerfs, sur une autre les huppes grises des hérons. Une colline était rouge de renards, une autre noire et blanche d’oiseaux marins, une autre encore grise de souris et de rats. Une colline était occupée par des corbeaux noirs qui ne cessaient de croasser, une autre par des alouettes incapables de rester en place: à chaque instant, elles s’élançaient dans l’air en chantant d’allégresse.
L’usage voulait que les corneilles commençassent les jeux et les exercices du jour par une danse aérienne. Elles se divisèrent en deux groupes que l’on vit voler l’un vers l’autre, se rencontrer, se séparer, et puis recommencer. Cette danse comprenait plusieurs reprises; aux spectateurs qui n’étaient pas au courant des règles, elle parut un peu monotone. Les corneilles en étaient très fières, mais les autres animaux furent contents lorsque ce fut fini. Cette danse leur semblait aussi morne et dénuée de sens que le jeu des tempêtes d’hiver avec les flocons de neige. Elle attrista tout le monde, on attendait impatiemment quelque chose de plus gai.
On n’attendit pas longtemps; à peine les corneilles avaient-elles fini que les lièvres se précipitaient. Ils s’élancèrent en une longue file sans beaucoup d’ordre, tantôt isolés, tantôt trois ou quatre de front. Tous se dressaient sur leurs pattes de derrière, puis ils couraient si vite que leurs longues oreilles tournoyaient de tous côtés. Sans cesser de courir, ils tourbillonnaient sur eux-mêmes, bondissaient et se frappaient de leurs pattes de devant la poitrine pour la faire résonner. Quelques-uns firent des séries de culbutes, d’autres se plièrent en deux et roulèrent comme des roues; on en voyait qui se tenaient sur une patte et tournaient en rond, d’autres marchaient sur leurs pattes de devant. Tout cela sans ordre, mais il y avait beaucoup de gaieté dans la danse des lièvres, et les animaux qui les regardaient, commencèrent à respirer plus vite. C’était le printemps; la joie et les plaisirs allaient revenir. L’hiver était fini. L’été approchait. Bientôt ce ne serait qu’un jeu de vivre.