La ville semblait déserte quand Akka et sa bande y arrivèrent. Il était tard déjà, et les oies étaient à la recherche d’un gîte sûr dans les îles. Elles n’osaient pas rester sur la terre ferme par peur de Smirre le renard.

Les oies volaient très haut, et Nils qui contemplait la mer et les îles au-dessous de lui trouva que tout avait un air irréel et fantastique. Le ciel n’était plus bleu, il formait au-dessus de la terre comme une cloche de verre glauque. La mer était blanche comme du lait. Aussi loin qu’il pouvait voir, elle roulait de petites vagues blanches aux cimes argentées. Au milieu de toute cette blancheur, les nombreuses îles devant la côte semblaient noires.

Nils s’était promis d’être brave cette nuit-là, mais tout à coup il aperçut quelque chose qui l’effraya terriblement. C’était une haute île rocheuse, couverte d’énormes blocs carrés entre lesquels il y avait un semis de petits grains d’or. Il pensa tout de suite à la pierre de Magle à Trolle-Ljungby, que les trolls hissent quelquefois la nuit sur de hautes colonnes d’or. Ce devait être quelque chose du même genre. Mais ce qui l’effraya plus encore, ce fut de voir une foule de choses inquiétantes dans l’eau qui entourait l’île. On eût dit des baleines et des requins ou d’autres monstres marins, mais le gamin comprenait que c’était les trolls de la mer qui s’étaient réunis pour monter à l’assaut de l’île. En effet, au sommet de l’île, un géant debout tendait désespérément vers le ciel ses deux bras.

Nils fut encore plus effrayé lorsqu’il s’aperçut que les oies commençaient à descendre. «Non, non, pas là! Ne descendons pas là,» cria-t-il.

Mais les oies ne firent pas attention à ses cris, et bientôt le gamin fut tout surpris et honteux d’avoir pu se tromper de cette façon. Les gros blocs de pierre n’étaient que des maisons; les points d’or brillants étaient des réverbères et des fenêtres éclairées. Le géant qui tendait les bras était une église aux tours carrées, et les monstres et les trolls de la mer étaient des navires et des bateaux de toutes espèces ancrés et amarrés autour de l’île. Du côté de la terre, c’étaient surtout des barques à rames, des cutters à voile, des chaloupes à vapeur pour la navigation côtière, mais de l’autre côté, il y avait des vaisseaux de guerre cuirassés, les uns larges avec de grosses cheminées inclinées en arrière, d’autres longs, minces et construits de façon à pouvoir traverser l’eau comme des poissons.

Quelle était cette ville? Nils trouva la réponse en voyant les vaisseaux de guerre. Il avait toute sa vie aimé les bateaux, il n’en avait jamais eu d’autres que les goélettes qu’il avait fait naviguer sur l’eau des fossés au bord de la route; mais il comprit tout de suite qu’une ville où il y avait un si grand nombre de vaisseaux de guerre ne pouvait être que Karlskrona.

Le grand-père maternel de Nils était un ancien matelot de la marine de guerre; quand il vivait, il parlait tous les jours de Karlskrona, du grand chantier de la marine et de tout ce que l’on pouvait y voir.

Nils eut tout juste le temps de jeter un coup d’œil sur les tours et les fortifications qui ferment l’entrée du port; Akka descendit se poser avec sa bande sur le toit plat d’une des églises.

C’était certainement un endroit sûr pour échapper à un renard, et le gamin pensait que cette nuit il pourrait oser se glisser sous l’aile du jars. Ce serait bon de dormir. Il essayerait ensuite de voir le chantier et les vaisseaux lorsqu’il ferait jour.

Nils ne comprit pas lui-même pourquoi il ne put rester tranquille et attendre le matin pour voir les vaisseaux. Il n’avait guère dormi plus de cinq minutes que déjà il se dégageait de l’aile du jars et se laissait glisser à terre le long du paratonnerre et des gouttières.