—Si quelqu’un de capable et d’intelligent voyait cette misère, il n’aurait de cesse qu’il n’eût puni les renards.

—Mais il faut bien que les renards vivent eux aussi, dit Nils.

—Oui, répliqua le bélier, ceux qui ne tuent que pour leur subsistance ont le droit de vivre. Mais ceux-ci sont des brigands. Ils ont mérité la mort.

—Oh! père, vous ne pensez pourtant pas qu’un gamin comme moi pourrait en venir à bout, quand ni vous ni les paysans n’avez pu réussir?

—Celui qui est petit et rusé peut faire bien des choses, répondit le bélier.

Ils n’en parlèrent plus; Nils alla s’asseoir auprès des oies sauvages qui paissaient là-haut. Bien qu’il n’eût rien laissé voir au bélier, il plaignait sincèrement les moutons et aurait bien voulu leur venir en aide. «Il faut que j’en parle à Akka et à Martin, le jars, pensa-t-il. Peut-être pourront-ils me conseiller.»

Un peu plus tard le jars blanc prit Nils sur son dos et se dirigea vers le Trou de l’Enfer.

Il marchait avec insouciance sur le plateau découvert, et ne semblait point se rendre compte de sa blancheur ni de sa haute taille qui le rendaient visible de très loin. C’était d’autant plus étrange que la tempête de la veille l’avait évidemment fort endommagé. Il boitait de la patte droite, et son aile gauche traînait par terre. Il ne s’en conduisait pas moins comme s’il n’y avait pas eu le moindre danger, happant çà et là un brin d’herbe sans regarder autour de lui. Le petit Poucet s’était étendu sur le dos du jars, les yeux fixés sur le ciel bleu. Il était si habitué à monter sur l’oie qu’il pouvait s’y tenir couché, debout ou assis, comme il voulait.

Etant si insoucieux, comment le gamin et le jars auraient-ils vu que les trois renards s’étaient glissés sur le plateau? Les renards savaient qu’il est presque impossible de s’approcher d’une oie dans un champ découvert: ils ne songeaient d’abord pas à donner la chasse au jars. Mais n’ayant rien à faire, ils se blottirent dans une crevasse et rampèrent prudemment vers lui. Ils n’étaient pas loin, lorsque tout à coup le jars tenta de s’enlever dans l’air. Il battit des ailes, mais ne réussit pas à s’envoler. A cette vue les renards redoublèrent de zèle. Ils montèrent dans la plaine et coururent vers lui, s’abritant derrière des pierres et des tertres. Finalement ils se trouvèrent si près du jars qu’ils n’avaient plus à prendre qu’un dernier élan pour sauter sur lui.

A la dernière minute toutefois le jars les aperçut; il fit un bond de côté; les renards le manquèrent. Cet échec importait peu d’ailleurs, car il n’avait que deux toises d’avance et en outre il boitait.