XV
LES CORNEILLES

LA CRUCHE DE GRÈS

Dans le coin sud-ouest du Smâland s’étend un canton nommé Sunnerbo. Le pays est assez plat et uni; quiconque le voit en hiver, lorsqu’il est couvert de neige, s’imagine que sous la neige s’étendent des champs labourés, des seigles verts et des prés de trèfle moissonnés. Mais lorsque la neige fond au commencement d’avril, ce qui est caché sous la neige apparaît: ce ne sont que landes de sable arides, rochers nus et vastes marais. Il y a certes quelques champs, mais si maigres qu’on les remarque à peine; il y a aussi de petites chaumières grises ou rouges, mais elles se dissimulent de préférence dans un bouquet de bouleaux comme si elles craignaient de se montrer.

A la frontière du canton et du Halland, il y a une lande de sable si vaste que d’un bout on ne distingue pas l’autre bout; la bruyère y règne toute-puissante, sauf sur une basse colline pierreuse qui traverse la région et où l’on trouve des genévriers, des sorbiers et même quelques grands et élégants bouleaux. A l’époque où Nils Holgersson accompagnait les oies sauvages, on y voyait aussi une petite cabane entourée d’un lopin de terre défriché, mais les gens qui y avaient vécu, l’avaient abandonnée. La maisonnette restait vide et le champ inculte.

En quittant leur cabane, les gens avaient clos la cheminée, les fenêtres et la porte. Mais ils avaient oublié qu’un carreau d’une des fenêtres était brisé; le trou était bouché d’un chiffon. En quelques années, les pluies avaient fait pourrir le chiffon qui céda un jour sous le bec d’une corneille.

En effet, la colline pierreuse du milieu de la lande n’était point aussi déserte qu’on aurait pu le croire: elle était habitée par un peuple nombreux de corneilles. Les corneilles n’y restaient pas, bien entendu, toute l’année durant. En hiver elles s’en allaient à l’étranger, en automne elles visitaient tous les champs du Götaland l’un après l’autre pour manger du blé; en été elles se dispersaient et vivaient autour des fermes de Sunnerbo, se nourrissant de baies, d’œufs et d’oisillons; mais tous les printemps elles revenaient dans la lande pour nicher et élever leurs petits.

La corneille qui avait arraché le chiffon de la fenêtre était un vieux mâle, nommé Garm Plume-Blanche, mais on ne l’appelait jamais que Fumle, ou Drumle, ou encore Fumle-Drumle parce qu’il était maladroit, faisait toujours des sottises et prêtait à la raillerie. Fumle-Drumle[3] était plus grand et plus fort que toutes les autres corneilles, mais sa force ne lui servait de rien: il était et demeurait un objet de risée. Le fait même qu’il appartenait à une très noble famille ne le protégeait pas. En bonne justice il aurait dû être le chef de la bande, car depuis un temps immémorial cette dignité avait toujours appartenu à l’aîné des Plumes-Blanches. Mais dès avant la naissance de Fumle-Drumle, le pouvoir avait échappé à sa famille, et maintenant une corneille cruelle et sauvage le détenait. Elle s’appelait la Rafale.

Le changement de règne venait de ce que les corneilles avaient abandonné leur ancienne manière de vivre. Peut-être croit-on que toutes les corneilles vivent de la même façon. C’est une erreur. Il y a des peuples de corneilles qui mènent une vie honnête, c’est-à-dire qui ne mangent que des graines, des vers, des chenilles et des animaux déjà morts, mais d’autres mènent une vie de brigandage, attaquant les jeunes levrauts et les petits oiseaux et pillant tous les nids qu’ils peuvent trouver.

Les vieux chefs de la famille des Plumes-Blanches avaient été sévères et modérés; tant qu’ils avaient conduit la bande, ils avaient forcé les corneilles à se conduire de façon à ne pas encourir le blâme des autres oiseaux. Mais les corneilles étaient nombreuses et la pauvreté était grande parmi elles; elles s’insurgèrent contre les Plumes-Blanches et confièrent le pouvoir à la Rafale qui était le pire dénicheur de petits oiseaux et le plus méchant brigand qu’on pût voir, après toutefois sa femme, la Bourrasque. Sous leur règne, les corneilles avaient inauguré un genre d’existence qui les faisait craindre et haïr plus même que les éperviers et les grands-ducs.