« Nous sommes devant vous. Vous allez prononcer tout à l’heure. Beaucoup de Français se disent : « Il est possible que Dreyfus ait été condamné irrégulièrement ; mais il a été condamné justement et cela suffit. » C’est le sophisme de la raison d’État ! Nous dansons, tous les 14 juillet, sur les ruines de la Bastille ; nous avons conservé cette Bastille inférieure : la raison d’État ! C’est la raison d’État qui, par la guillotine, a arrêté le magnifique mouvement de 1789.
» Il n’y a pas de justice en dehors de la loi. Sans doute, c’est douloureux de se trouver en conflit avec les militaires, de braves gens qui ont cru bien faire. Il arrive à tout le monde de vouloir bien faire, et de se tromper ! Cela arrive aux civils sans uniforme. Cela arrive aussi aux civils en uniforme ; car les militaires ne sont pas autre chose.
» Messieurs les jurés, rendez-nous le service d’arrêter un commencement de guerre religieuse. Vous avez vu ce qui s’est passé en Algérie. Dites, au nom du peuple français, qu’il faut la justice, même pour les juifs, dites à la guerre religieuse qui commençait : « Tu n’iras pas plus loin ! »
Nous comparaissons devant vous, messieurs les jurés. Vous comparaissez devant l’histoire. » La péroraison s’achève dans un tumulte d’orage, qui, désormais, ira croissant.
M. Van Cassel, sorti pour une minute de sa langueur habituelle, se sentant appuyé par la masse des officiers en civil ou en uniforme, maîtres de la place, déploie enfin dans sa réplique quelque véhémence. Labori, enroué jusqu’au sang, défaillant, magnifique, crache son suprême défi à la face du Mensonge, et clame son invocation dernière à l’immanente Justice !
Alors, les jurés se retirent.
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Trente-cinq minutes, on les a attendus. Mais le cœur ne battait qu’aux haineux, redoutant la clémence. Qu’importait, à nous autres, dans la voie désormais tracée !
A ce moment, j’ai eu la très nette sensation que si, par miracle, il y avait acquittement, cette poignée de furieux se précipiterait sur l’accusé, là, dans le prétoire... que quelque grand crime rôdait.
Je l’ai dit à des camarades : on s’est groupé. L’exquise femme de Labori, toute jeune et si jolie, avait amené, cette fois, ses deux garçonnets : « Comme ça, on sera tous ensemble », disait-elle pâlotte, mais brave, avec un semblant de sourire. Madame Zola, les autres amis, parents, alliés, s’étaient massés au centre de la salle.