Munie de l’autorisation en règle qu’on a pu lire, je publie aujourd’hui, sans m’associer aucunement à ce qu’elle peut renfermer et sans y changer une virgule, à titre de document, l’épître de Lemercier-Picard à M. Henri Rochefort. On remarquera que, faite pour être expédiée, elle est signée Durandin ; ce qui semble comporter qu’à deux lettres près, le signataire pensait (hors même la similitude d’écriture avec les manuscrits de même origine que le destinataire possédait déjà) être reconnu.

Elle est la réponse à un article paru du matin, dans l’Intransigeant.

Paris, 25 février 1898.

A Monsieur Henri Rochefort.

Bravo, Monsieur ! Voilà un aveu sur (sic) lequel je ne m’attendais pas et qui au moment où il se produit a, sur les événements qui viennent de se dérouler, une importance réelle et d’une très grande portée. Seriez-vous en veine de confidence ! Si oui, je puis vous apporter mon concours qui, comme vous le savez, peut, dans un bref délai (et quelques (sic) soient les entraves que le gouvernement y mette), provoquer la revision du procès Dreyfus, pour laquelle tant d’honnêtes gens se sont vus traîner dans la boue par une presse immonde, et dont une sommité littéraire, que la France honore malgré tout, vient d’être la victime.

Ce sont de ces phénomènes qui se produisent assez fréquemment chez certaines natures : Peut-être dans l’isolement de votre cellule, pris d’un juste remords, sur la fin d’une vie assez tourmentée, vous êtes-vous posé cette question : « Si, par un juste retour des choses d’ici-bas, ne devrais-je pas expier pour Zola la peine que les 12 jurés viennent de lui infliger ? »

Peut-être aussi que, dans votre article d’aujourd’hui, HEUREUX CONDAMNÉ, votre plume a trahi votre pensée en faisant cet aveu spontané : « Zola n’a jamais rien su du procès Dreyfus, pas davantage du procès Estherazy (sic), et pas beaucoup plus de son procès. »

Eh oui ! Monsieur, vous, mieux que personne, avez qualité pour lui faire ce reproche et avec vous, j’ajouterai, à part, les membres du comité de la Villa-Saïd, nul ne pourra pénétrer les secrets du syndicat Esterhazy dont vous aviez la haute direction.

Vous enfin qui avec une feinte mal déguisée, avez insulté les magistrats, de la 9e chambre, vous vous êtes posé en martyr d’un acte arbitraire, pourquoi n’avoir pas interjeté appel de ce jugement, et pourquoi cet empressement avant l’expiration des délais d’appel, à vous constituer prisonnier ? Cet aveu, vous ne le ferez jamais, parce qu’il entraînerait votre popularité illusoire au fond du précipice, d’où même avec l’appui des collègues de l’État-major général, elle ne saurait plus briller qu’aux yeux de quelques aveugles.

Si cependant votre conscience, plus ou moins élastique se révoltait à faire cet aveu, je pourrais vous suppléer dans cette tâche si délicate, en ce moment même où vous promenez dans Paris les quelques lauriers apportés par des gens à votre dévotion, mais payés sur les fonds mis à votre disposition par le révérend Père Bailly ; inutile d’ajouter que le rôle que j’ai joué près de vous, avec ce que je possède, me donnent une certaine autorité en la matière, vous le savez ; du reste, il est de certains documents que l’on ne peut contester, ceux-là pour votre confusion je les tiens en réserve.