La cour était déserte, où accède la grande grille, et aussi les couloirs du Palais. Lorsqu’il ne s’agit plus que de justice formaliste et sereine, les adversaires s’en désintéressent.
Au premier rang de l’auditoire, toujours fidèle au poste, est madame D..., la spectatrice longtemps demeurée inconnue, que nous avions surnommée la « Dame en blanc ».
Elle fut d’un beau courage pendant les tumultes de l’affaire Zola — et même le grand sabre du jeune lieutenant de Niessen ne l’intimida point. Avec cela verveuse, imaginant de crier, sur le passage du divin Arthur, un : « A bas les juifs ! » dont les huit colonnes du chapeau fameux, comme celles du temple, oscillèrent.
Entre toutes les femmes braves, elle fut la plus brave, militante jusqu’à en acquérir la popularité parmi les assidus ; jusqu’à mériter que sa silhouette fût fixée d’un trait auprès des figures illustres, envers qui elle représenta le chœur antique pour l’anathème ou l’acclamation.
C’est Me Mornard qui parle, achevant sa plaidoirie. Ses dons, ses défauts mêmes, le servent singulièrement. La voix, d’être un peu sourde, gagne un accent de réserve, de discrétion, d’intimité, qui cadre à merveille avec le lieu ; tandis que les inflexions, comme confiantes, comme affectueuses, ont un grand charme de sincérité, un grand pouvoir de persuasion.
Il s’occupe de l’attribution du bordereau soit à Dreyfus, soit à Esterhazy ; et nous donne enfin l’extrême joie d’entendre formuler ce raisonnement dont l’évidence depuis longtemps nous hante : « Si Dreyfus, ainsi que le prétend Esterhazy, s’est procuré (sous le nom du capitaine Brault) des spécimens de son écriture ; s’il s’est employé à l’imiter, à la décalquer, aux seules fins de se décharger sur lui du crime commis, des responsabilités encourues ; s’il a enfin, à sa place, préparé, au cas de surprise, le coupable, comment expliquer que, la surprise venue, l’éventualité réalisée, il ne l’ait pas nommé, n’ait pas désigné sa victime ? »
C’est d’une simplicité péremptoire — et jamais personne n’a trouvé à y répondre.
Le défenseur s’attache aussi à démontrer l’inanité des deux idées motrices du Conseil de guerre de 1898 : respect exagéré de l’autorité de la chose jugée ; estimation que l’honneur de l’armée était lié au maintien du jugement de 1894.
Est-ce que la loi elle-même ne prévoit pas l’erreur ; n’a pas institué toute une jurisprudence aux fins de la réparer ? En quoi l’honorabilité collective peut-elle être entachée d’une méprise, ou même par la faute de quelques-uns ?
J’ajouterai, personnellement, qu’à ce compte-là, il fallait taire les exploits de Géomay et d’Anastay, qui chourinèrent sous l’uniforme. Est-ce que le drapeau de leur régiment a eu la hampe tronquée quand on leur a coupé le cou ?