Ainsi étaient les auditeurs aujourd’hui.

Soudain, tourne le battant... Des « Chut ! » impératifs, une ondulation dans les rangs, puis le silence — un silence inouï ! Sur le seuil, comme ivre de lumière après tant de ténèbres, l’homme s’est arrêté, oscille, dirait-on, sous le trop lourd poids d’une joie écrasante. Mais cela dure l’instant d’un éclair. Et il fonce, tête baissée, dans l’enceinte du Conseil.

Je le vois bien, je le dévisage ardemment, ainsi qu’on fait d’une énigme ; ainsi qu’Œdipe, sur la route de Thèbes, dut faire du Sphinx aux yeux aigus.

Et bien des choses, de cette contemplation, m’apparaissent compréhensibles, distinctes.

Ce n’est pas la victime traditionnelle, vibrante, dont les protestations, dont la véhémence éveilleraient les morts dans leur tombeau. Rien d’en dehors ni la physionomie, ni le geste, ni le mot !

Il manque de la banalité nécessaire à l’emploi, il déconcerte, il déroute : la seule pitié ne s’y reconnaît plus ! Il n’a pas la voix de violoncelle fêlé, la mimique enveloppante, l’attitude désolée ou rebelle qui sied au rôle, attire et subjugue l’ordinaire compassion.

Il est net, précis, posé, maître de soi, ce forçat, avec une force d’âme incroyable, un dédain du cabotinage qui le privera de bien des sympathies faciles, qui lui aliénera, évidemment, les sentimentalités à fleur de peau.

C’est un Polytechnicien dans toute la force du terme, un chiffre, un X, un esprit méthodique et précis, un être algébrique et discipliné.

Un militaire : aussi plein de respect envers ses chefs, de déférence... je dirai presque de réglementaire ingénuité !

Mais pour qui sait regarder, pour qui sait pénétrer au tréfonds des consciences, quel drame en cet être de si calme aspect ! Il est deux signes d’émotion qui ne sauraient tromper, car il n’est pas au pouvoir du « sujet » de les annuler ou de les modifier : le mouvement machinal de l’angle des maxillaires, une sorte de ruminement qui broie le sanglot, et, à la nuque, au bas des cheveux, le frisson qu’ont les chevaux sous la piqûre du taon.