Tenez, prenez non pas des textes plus ou moins falsifiés par la passion pour ou contre, mais des sténographies : celle du Procès Zola, celle de l’Enquête de la Cour de Cassation, tome I.
Dans celui-là, page 176, à la date du 9 février 1898, voyez la déposition de M. le général Mercier, lorsque pressé de questions par Labori, malgré les efforts du président Delegorgue, sur la communication de pièce secrète aux juges hors l’accusé et la défense, il s’en tira par des réponses dilatoires et hautaines.
Six feuillets, là, sont à relire. Il faut voir avec quelle morgue le militaire rappelle l’avocat à l’ordre : « Je crois que l’affaire Dreyfus n’est pas en question et qu’il est intervenu un arrêt de la Cour qui interdit de la mettre en question. »
Puis, après dépôt des conclusions tendant à la possibilité d’établir l’illégalité commise, et la déclaration retentissante du général Mercier : « Si j’avais à revenir sur le procès Dreyfus, puisqu’on me demande ma parole de soldat, ce serait pour dire que Dreyfus était un traître qui a été justement et légalement condamné », c’est la riposte ambiguë, byzantine, le démenti : « Ce n’est pas vrai ! » s’appliquant exclusivement à l’allégation que le témoin aurait parlé de la communication de pièce secrète et non au fond même du débat, au fait contesté.
Prenez, maintenant, le volume de l’Enquête, page 9. Ce n’est plus un simple avocat que l’ex-ministre de la Guerre morigène, mais un Président de la Chambre et tous les conseillers.
La question est posée, nette, précise. Voici les réponses :
« Je ne crois pas avoir à m’expliquer sur ce point... la demande de revision est limitée... c’est sciemment que M. le garde des sceaux n’a point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes... Je persiste dans ma déclaration : je ne crois pas que la Cour de cassation ait à s’occuper de cette question. »
Ceci à la date du 4 novembre 1898, donc neuf mois plus tard. Les deux fois, M. le général Mercier a levé la main devant le Christ, juré de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Samedi, troisième serment. Mais cette fois, il avoue. Dreyfus n’a pas été « légalement » condamné puisqu’il y eut communication de pièce secrète sur son ordre à lui — « ordre moral ».
Mais cela on en avait une telle certitude, ses silences mêmes (parjures par omission) avaient été si probants que la confession ne pouvait plus causer aucune surprise.