Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang !

Il est sorti du rang, à la force du mérite ; il a le mépris des freluquets d’écoles ; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours : le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie !

Hé ! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui : à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » — M. le lieutenant-colonel Cordier.

Ah ! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur ! Regardez-les, pour la plupart ; regardez-le ! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine : ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil ! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.

Il ne dit pas : « Et allez donc ! » mais il reprend le « Allons-y ! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.

Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire ; met les points sur les i ; bouscule les petits pièges ; patauge à travers les toiles d’araignées ; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez ! » tout à fait réjouissant.

Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger » ; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas » ; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée ; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent ; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.

— Oui, je sais, on a dit et écrit Cordier : vieille bête, Ramollot, les petits verres, etc. Cela même a été publié dans le Moniteur officiel de ces Messieurs... mais je m’en f..., je suis un honnête homme !

On a presque applaudi. Et une rumeur approbative et rieuse a salué sa riposte au général Roget.

— M. Cordier a dit que ma déposition était fausse. Mais il n’a pas dit sur quels points ? Le ton était persuasif, le geste onctueux, le thorax bombait élégamment...