La raison d’État ? Mais l’on se trouvait en l’an XXIII de la troisième République et les jeunes générations étaient tout imprégnées, toutes tièdes encore de l’enseignement républicain. Dans les écoles, on leur avait ressassé que la raison d’État était un crime MONARCHIQUE, et que la monarchie en avait péri. On avait fait frissonner les mioches, en leur contant le supplice des Templiers, les forfaits de Louis XI, les barbaries de l’Inquisition, les férocités du duc d’Albe, les implacabilités de Richelieu — et la Saint-Barthélemy, et les Dragonnades ! On les avait fait pleurer sur La Ballue, le Masque de fer, Latude, le duc d’Enghien assassiné, Joséphine répudiée, Ney, Labédoyère fusillés... Qu’allait-on parler, en République, de raison d’État ?
La peur de l’Allemagne ? Mais elle juge ses espions sans avoir peur de nous. Il est visible, heureusement, que pas plus en deçà qu’au delà on ne tient à la guerre. Le chauvinisme ne serait pas permis là-bas : il serait jugé dangereux pour la paix du monde, et tôt réprimé.
La sécurité nationale ? Mais depuis un quart de siècle qu’on réparait, qu’on préparait, à renforts d’impôts écrasants, à coups de milliards, n’était-elle donc pas assurée ?
Les trois prétextes, à les bien examiner, n’étaient que prétextes. Et la conviction s’ancra, gagna, fit tache d’huile, qu’ « il y avait autre chose » ; que des procédés d’une incorrection inouïe, que des subterfuges lamentables, avaient été employés, pour acquérir, ou pour « formuler », la preuve sans laquelle présomptions ou indices demeuraient lettres mortes ; sans laquelle les membres du Conseil de guerre, hors d’état de baser l’accusation, n’auraient pu, ni voulu se prononcer.
Innocent, pas innocent, on n’en savait rien. On ne protestait que contre la violation des règles en usage à l’égard d’un accusé — quel qu’il soit !
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Les ans s’écoulèrent. La famille Dreyfus, comme c’est son droit, comme c’est son devoir, cherchait tout ce qui pouvait innocenter le frère, le mari, le père, qu’elle croyait, qu’elle croit innocent.
Car on s’est apitoyé, avec raison, sur les fillettes de M. Esterhazy, mis en cause tout un trimestre ; et les mêmes n’ont pas songé une minute aux enfants de M. Dreyfus, écrasés, depuis trois ans, sous la paternelle honte — et point davantage coupables !
Si arriérée que je puisse être, je ne sache pas qu’après la raison d’État, on en vienne à reculer jusqu’à l’hérédité du châtiment ?
Je puis parler de ces choses à l’aise, ayant alors commis la cruauté prudente de ne pas recevoir madame Dreyfus, comme je la commettrais encore peut-être. Il y avait, il y a, trop d’argent dans leur maison.