Je me souviens aussi du procès légendaire où « l’homme de science » déclara que le corps du document soumis à ses lumières n’était certainement pas de l’inculpé, mais que les inscriptions marginales, non moins certainement, étaient de sa main.
Or, ELLES ÉTAIENT DU PRÉSIDENT : c’était lui qui avait annoté le dossier !
Je demeure donc incrédule. Mais si, respectueuse de la chose jugée, je n’affirme pas que le bordereau soit de M. Esterhazy, je puis dire que ma conviction, résultat non pas d’une impression, mais d’une étude, que ma conviction absolue, invincible, inébranlable — on est libre là-dessus, n’est-ce pas ? — le lui attribue.
Traître, alors ? Non, du tout. Serviteur précieux, au contraire, méritant d’être, par la suite, ménagé et sauvegardé.
Ce n’est qu’une hypothèse, mais étudions-la. Je vous assure qu’elle en vaut la peine.
M. Dreyfus est au ministère de la guerre. Il est « arrivé » jeune ; il est riche, il est juif. Avec cela, tel qu’on nous l’a dépeint, plus porté à avoir les défauts que les qualités de sa race : il est rêche, revêche, hautain, ambitieux, peut-être intrigant. Vous voyez que je ne flatte pas le portrait.
Il est envié, il est exécré. Quelque sectarisme se mêle aux compétitions d’intérêt, aux questions de boutique. Il est en butte à des haines meurtrières — des haines à la mode de Montjuich !
Or, il y a des « fuites » ; comme il y en a encore, comme il y en a toujours ! L’ennemi soupçonne l’ennemi : s’attelle à sa perte, la désire et la poursuit, d’un esprit prévenu. Le soupçon s’envenime ; on recueille des indices, des présomptions. Dreyfus est-il coupable, est-il imprudent, est-il innocent ? Je n’en sais rien.
Mais innocent, imprudent ou coupable, la preuve manque, qui permettra de le déférer à la justice militaire. Qui prouve que, dans une croyance sincère, pour raison d’État, pour sauver la patrie, en garantir celui que l’on supposait traître, et le pouvoir châtier, on n’ait pas demandé une preuve tangible à l’officier dont l’écriture ressemblait le plus à la sienne ?
Roman ? Pas plus que le reste. Les huis-clos ont ceci de périlleux qu’ils autorisent toutes les suppositions.