Le Conseil de guerre, en son âme et conscience, juge d’après le bordereau. Car, de pièce secrète on nous affirme qu’il n’y en eut pas.
Comme M. de Cassagnac, j’estime, d’ailleurs, que la production, au seul tribunal, d’un document non communiqué à l’intéressé et à la défense, suffirait, constituant une monstrueuse dérogation, pour infirmer le verdict.
Et Dreyfus part à l’île du Diable, innocent ou coupable — ainsi jugé.
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Que devaient penser, devant le bordereau d’une si « effrayante » ressemblance avec l’écriture de M. Esterhazy, les trois chercheurs de pistes : M. Mathieu Dreyfus, M. Picquart, M. Scheurer-Kestner ?... Exactement, ce que je pense moi-même et que j’ai formulé tout à l’heure.
Mais comme ils n’avaient pas envisagé la semblable hypothèse, comme le point de départ était différent, ils en devaient conclure que, puisqu’il y avait trahison, le traître ne pouvait être que l’auteur du bordereau.
On l’eût pensé à moins — devant les faits surtout : la disgrâce infligée au colonel Picquart, trop zélé à découvrir ce qu’il importait de cacher ; l’attitude de chefs d’abord tout feu tout flammes, ensuite infiniment réservés ; la protection évidente accordée à M. Esterhazy, libre jusqu’au dernier jour, à même de se concerter ; la composition de l’auditoire, au deuxième conseil de guerre, trié sur le volet de la presse auxiliaire ; le néant de l’enquête, le huis-clos partiel, l’évidente crainte du moindre incident susceptible d’amener le scandale d’une lumière nouvelle !
Est-ce à dire que les juges de l’autre jour ont jugé de parti-pris, ou par ordre ? Je ne le crois pas, je ne veux pas le croire. Ils ont jugé SUR CE QU’ON LEUR A DONNÉ A JUGER — c’est-à-dire le vent, le vide, rien, rien, rien !
Ajoutez à cela ce qui est fatal : l’esprit de hiérarchie et de discipline inhérent à l’uniforme, au métier de soldat ; l’impossibilité, pour des cerveaux moulés dans le cuir ou l’acier, d’admettre que des collègues, que des prédécesseurs, aient pu se tromper ; l’épouvante à songer ce que la découverte d’une telle erreur amènerait d’effondrement dans le prestige militaire... et l’on comprendra l’exécution passive d’une tâche déjà pesante, l’effroi d’en trouver plus qu’on n’en avait donné.
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