Le règne du silence est clos. Tout se sait, tout se répète — même les plus hautes traîtrises... L’ « étouffement » est devenu d’un usage difficile ; toujours l’oreiller bouge sur le visage de Desdémone, et éveille l’attention. Quelque jaloux qu’on puisse être de la « respectabilité » nationale, l’honneur s’accommode mieux du grand jour et de la justice rendue au nom de tous, devant tous : la même publicité dont s’augmentent les exemplaires récompenses servant à l’aggravation des exemplaires châtiments.
Peu de chose donc échappent à l’œil du public. La presse, au moins, a cela de bon qu’elle est une vigie alerte ; et que, si elle prévient quelquefois à tort, par compensation elle ne laisse guère rien échapper.
Ce n’est pas à une feuille de dénigrement systématique, c’est au contraire à un journal « bien pensant » au sens militaire du mot, à un journal patriote autorisé dans les casernes, au PETIT PARISIEN pour tout dire, que j’ai emprunté les trois lignes guillemetées qui sont le début et le thème de cet article.
Qu’en auront pensé les soldats, dans les chambrées ? Surtout si quelque chef (humain, celui-là, et désireux d’éveiller la pensée sous le képi, le cœur sous l’uniforme) leur avait dit la veille, ou précisément leur dit le lendemain :
— Mes enfants, tout homme prisonnier et désarmé, quel qu’il soit, doit être sauf. Celui qui l’insulte est un voyou ; celui qui le frappe est un lâche !
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Loin de moi la pensée d’assimiler Iscariote aux militants glorieusement vaincus sur les champs de bataille. Le traître est le rebut de l’humanité. Mais s’il se peut admettre qu’on le supprime, il est inadmissible qu’on le supplicie, après que ses pairs en ont décidé, qu’il a été rayé, en quelque sorte, du nombre des vivants. Sur la route du Champ-de-Mars au bagne nul n’a droit d’intervenir !
Surtout de cette façon. Et il est honteux que, même envers celui-là, l’autorité n’ait pas pris les mesures de défense qui lui incombent.
Ils sont toujours à prévoir, les crimes de foule, envers une proie si infâme qu’elle peut se la supposer, abandonnée, livrée sans merci ni vergogne — alors que la sainteté du principe domine l’abjection du prétexte !
Dreyfus n’est plus Dreyfus, ici : c’est un forçat, un parricide quelconque, qui, ayant subi une partie de sa peine, s’en va l’achever sous des cieux incléments ; ramer des pois chiches aux galères de la République, en cette Guyane, guillotine sèche, d’où bien peu sont revenus.