Le lieutenant-colonel Henry, comme par hasard, est en mission depuis hier. Oh ! oh ! Les défenseurs, âprement, insistent pour qu’on le fasse revenir.

Et voici Gribelin, pauvre être, sûrement honnête, sûrement dévoué, borné comme une pioche, et qui détient, paraît-il, tous les secrets de la défense. C’est-à-dire qu’il a la clef de l’armoire, de ce coffre-fort bizarre d’où les documents voltigent, vont, viennent, comme oiseaux d’une cage ouverte, tantôt dans le giron de la Dame voilée, tantôt sur le poing d’Esterhazy, qui, contre reçu, les ramène à la volière !

Gribelin, pour tous renseignements de temps et d’heure et de détails, quant à la communication qu’il aurait surprise, d’un dossier, par Georges Picquart à M. Leblois, s’en tient à ceci : « La lampe était allumée ». Rien ne l’en fera sortir. Il se cantonne, dans cette observation psychologique, avec la plus touchante obstination. Cette lampe est son phare, son étoile ; elle l’absorbe et l’hypnotise.

— La lampe était allumée !

Si bien que le président, tout à l’heure, par un lapsus qui coupera, de rire, la solennité des débats, le prendra pour le lampiste !

Le général Mercier, on le connaît : il a le physique d’un bottier de régiment ! Les cheveux cirés, trop noirs, le nez en croc, il s’en est tenu aux réponses citées plus haut.

M. Trarieux, dans le crépuscule s’harmonisant à merveille avec sa silhouette mélancolique, sa parole sereine, dit comment MM. Scheurer-Kestner et Leblois l’amenèrent à partager leur conviction. Il raconte aussi comment dans l’original d’un des documents reproduits par la presse, il y avait seulement l’initiale D... (cette canaille de D...) et que l’on mit Dreyfus.

Car, avec lui, un fait nouveau, et d’une importance capitale, apparaît.

En 1894, alors que Dreyfus vient d’être arrêté, et que le public n’en sait encore rien, des indiscrétions émanant certainement des bureaux de la Guerre (ne pouvant provenir que de là) sont commises envers la presse afin de rendre les faits publics et le scandale inévitable.

En 1896, alors que l’enquête du colonel Picquart, avec l’assentiment de ses chefs, va peut-être aboutir, les mêmes indiscrétions, ne pouvant émaner que du même lieu et des mêmes gens, sont à nouveau perpétrées dans l’intention non moins évidente d’effrayer, d’enrayer, en provoquant une effervescence d’opinion.