Et si la situation pécuniaire de la famille Dreyfus, son effort financier — très louable, droit et même devoir puisqu’il s’agit de réhabilitation et d’honneur — fait que l’on doit demeurer obstinément et farouchement éloigné d’elle ; il n’en est pas ainsi de M. Scheurer-Kestner.
Ce « vendu », ce « renégat», ce « Prussien », a traduit, en des mots d’une simplicité admirable, la genèse de sa conviction ; les hantises de sa conscience ; des états d’âme où se sont reflétées les angoisses éprouvées par beaucoup.
Vraiment, cette sorte d’examen psychologique, de confession publique, avait de la grandeur, une incontestable autorité, un rayonnement de force extraordinaire. Et je suis heureuse d’apporter, au vieillard tant abreuvé d’outrages, l’expression des sentiments de haute estime et de profond respect qu’il a su inspirer, hier, à une bonne partie de l’auditoire.
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Et l’affaire Esterhazy ?... C’est vrai, pourtant, qu’il y a une affaire Esterhazy ! Mais elle apparaît tellement le corollaire de l’autre, son annexe, sa dépendance, qu’en dépit de l’actualité elle se trouve de second plan.
C’est dans cette même petite salle, austère et nue, que fut jugé, voici trois ans, le capitaine Dreyfus.
Par cette même porte étroite que nous franchissons, en équerre avec le mur extérieur, dans l’angle inférieur et senestre, il pénétra. Par quelqu’une de ces quatre fenêtres, sur la gauche, à la troisième desquelles est adossée la tribune du Commissaire du gouvernement (faisant face à la sellette, surmontée de la tribune du défenseur, qui s’appuie au mur de droite), le regard de l’accusé plongea, se perdit, s’évada, dans les arbres du jardin. Et les yeux du condamné rencontrèrent ce même Christ, retour de Trianon après le procès Bazaine, dont le vaste cadre surmonte et domine le tribunal.
Quatre becs de gaz crinolinés d’abat-jour en tôle peinte ; à mi-longueur de salle, un poêle à tuyau vertical, qui chauffe trop ; deux autres tuyaux, qui le flanquent, à distance, en colonnes montantes ; les sept fauteuils de velours des juges, sur l’estrade, derrière la table recouverte d’un tapis vert ; d’autres sièges, derrière, comme il est d’usage, pour des collègues ou des personnages d’importance ; une porte dans le fond, à gauche, dans l’axe de la porte d’entrée, accédant à la salle des délibérations ; en avant, en retour, après le carré du témoignage, des chaises, face au Conseil, où prennent place Me Labori et madame Dreyfus, Me Demange et M. Mathieu Dreyfus, parties civiles; après, dans le même sens, les banquettes destinées aux témoins ; d’autres banquettes, où la place de chaque journal est marquée d’une étiquette bleue, pour la presse judiciaire ; la balustrade ; et des banquettes encore, où le public s’entasse tel est le décor.
Soudain, il se garnit.
Voici le Commissaire du gouvernement ; le chef de bataillon en retraite, Hervieu, dont un aveu sans artifice, tout à l’heure, fera sourire ; dont l’insistance à contredire un témoin, bien plus tard, fera grogner.