Nous sommes vraiment à un tournant de l’histoire, suivant l’heureuse expression de Labori. Le Ministère de la Guerre refuse, brutalement, toute communication légale des pièces dont il est le détenteur ; pour protéger madame de Boulancy, présente au Palais, à quelques mètres de là, contre son cousin Esterhazy, qui l’a menacée de mort, et qu’elle puisse venir témoigner, ni le président, ni l’avocat-général ne lui veulent accorder la protection de deux gardes.
Comme ils ont tous soif de la vérité !
Et ce que le colonel Picquart doit les exaspérer, avec son calme esprit d’examen, sa lucidité singulière ! Il vient préciser que Lauth et Gribelin avaient le mot de son armoire ; que le dossier complémentaire a circulé beaucoup plus qu’on ne l’a prétendu ; que la pièce « Cette canaille de D... », entre autres, a séjourné pendant assez longtemps au pouvoir de M. Du Paty de Clam.
N’était-ce pas, précisément, le « document libérateur » ?
— Il y a même telle de ces pièces dont il serait bon de vérifier l’authenticité. Il y en a une, notamment, qui est arrivée au Ministère à un moment bien déterminé, au moment où le commandant Esterhazy avait besoin d’être défendu, où il était devenu nécessaire de bien prouver que l’auteur du bordereau était un autre que lui. Eh bien ! elle est arrivée à point, paraît-il. On ne me l’a jamais montrée, mais on m’en a parlé, tout en ne voulant jamais me dire d’où elle venait. Mais je trouve que cette pièce, étant donné le moment où elle apparaissait, étant donnés surtout les termes dans lesquels elle était conçue, termes qui sont absolument invraisemblables, eh bien ! cette pièce, il y a lieu de la considérer comme un faux.
Labori se penche :
— Ne serait-ce pas celle qu’invoquait hier M. de Pellieux ?
— C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux ; s’il n’en avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’EST UN FAUX !
Mais le général Gonse contredit, en ajoutant son attestation, quant à l’authenticité de ladite pièce, aux formelles affirmations de MM. de Pellieux et de Boisdeffre.
Et M. Esterhazy apparaît.