» Certes, messieurs, je ne vous fais pas l’injure de croire que vous vous en étiez tenus, jusqu’ici, à ce conte de nourrice. Je vous connais, je sais qui vous êtes. Vous êtes le cœur et la raison de Paris, de mon grand Paris, où je suis né, que j’aime d’une infinie tendresse, que j’étudie et que je chante depuis bientôt quarante ans. Et je sais également, à cette heure, ce qui se passe dans vos cerveaux ; car, avant de venir m’asseoir ici, comme accusé, j’ai siégé là, au banc où vous êtes. Vous y représentez l’opinion moyenne, vous tâchez d’être, en masse, la sagesse et la justice. Tout à l’heure, je serai en pensée avec vous dans la salle de vos délibérations, et je suis convaincu que votre effort sera de sauvegarder vos intérêts de citoyens, qui sont naturellement, selon vous, les intérêts de la nation entière. Vous pouvez vous tromper, mais vous vous tromperez dans la pensée, en assurant votre bien, d’assurer le bien de tous.

» Je vous vois dans vos familles, le soir, sous la lampe ; je vous entends causer avec vos amis, je vous accompagne dans vos ateliers, dans vos magasins. Vous êtes tous des travailleurs, les uns commerçants, les autres industriels, quelques-uns exerçant des professions libérales. Et votre très légitime inquiétude est l’état déplorable dans lequel sont tombées les affaires. Partout la crise actuelle menace de devenir un désastre, les recettes baissent, les transactions deviennent de plus en plus difficiles. De sorte que la pensée que vous avez apportée ici, la pensée que je lis sur vos visages, est qu’en voilà assez et qu’il faut en finir. Vous n’en êtes pas à dire comme beaucoup : « Que nous importe qu’un innocent soit à l’île du Diable ! Est-ce que l’intérêt d’un seul vaut la peine de troubler ainsi un grand pays ? » Mais vous vous dites tout de même que notre agitation, à nous les affamés de vérité et de justice, est payée trop chèrement par tout le mal qu’on nous accuse de faire. Et, si vous me condamnez, messieurs, il n’y aura que cela au fond de votre verdict : le désir de calmer les vôtres, le besoin que les affaires reprennent, la croyance qu’en me frappant vous arrêterez une campagne de revendications nuisibles aux intérêts de la France.

» Eh bien ! messieurs, vous vous tromperez absolument. Veuillez me faire l’honneur de croire que je ne défends pas ici ma liberté. En me frappant, vous ne feriez que me grandir. Qui souffre pour la vérité et la justice devient auguste et sacré. Regardez-moi : (Murmures.) ai-je mine de vendu, de menteur et de traître ? Pourquoi donc agirais-je ? Je n’ai derrière moi ni ambition politique, ni passion de sectaire. Je suis un libre écrivain, qui a donné sa vie au travail, qui rentrera demain dans le rang et reprendra sa besogne interrompue. Et qu’ils sont donc bêtes ceux qui m’appellent l’Italien, moi né d’une mère française, élevé par de grands-parents beaucerons, des paysans de cette forte terre, moi qui ai perdu mon père à sept ans, qui ne suis allé en Italie qu’à cinquante-quatre ans, et pour documenter un livre. Ce qui ne m’empêche pas d’être très fier que mon père soit de Venise, la cité resplendissante dont la gloire ancienne chante dans toutes les mémoires. Et, si même je n’étais pas Français, est-ce que les quarante volumes de langue française que j’ai jetés par millions d’exemplaires dans le monde entier, ne suffiraient pas à faire de moi un Français utile à la gloire de la France !

» Donc, je ne me défends pas. Mais quelle erreur serait la vôtre, si vous étiez convaincus qu’en me frappant, vous rétabliriez l’ordre dans notre malheureux pays ! Ne comprenez-vous pas, maintenant, que ce dont la nation meurt, c’est de l’obscurité où l’on s’entête à la laisser, c’est de l’équivoque où elle agonise ! Les fautes des gouvernants s’entassent sur les fautes, un mensonge en nécessite un autre, de sorte que l’amas devient effroyable. Une erreur judiciaire a été commise et, dès lors, pour la cacher, il a fallu, chaque jour, commettre un attentat au bon sens et à l’équité. C’est la condamnation d’un innocent qui a entraîné l’acquittement d’un coupable ; et voilà, aujourd’hui, qu’on vous demande de me condamner à mon tour, parce que j’ai crié mon angoisse, en voyant la patrie dans cette voie affreuse. Condamnez-moi donc ! Mais ce sera une faute encore, ajoutée aux autres, une faute dont plus tard vous porterez le poids dans l’histoire. Et ma condamnation, au lieu de ramener la paix que vous désirez, que nous désirons tous, ne sera qu’une semence nouvelle de passion et de désordre. La mesure est comble, je vous le dis : ne la faites pas déborder ! »

» Comment ne vous rendez-vous pas un compte exact de la terrible crise que le pays traverse ? On dit que nous sommes les auteurs du scandale, que ce sont les amants de la vérité et de la justice qui détraquent la nation, qui poussent à l’émeute. En vérité, c’est se moquer du monde. Est-ce que le général Billot, pour ne nommer que lui, n’est pas averti depuis dix-huit mois ? Est-ce que le colonel Picquart n’a pas insisté pour qu’il prît la revision en main, s’il ne voulait pas laisser l’orage éclater et tout bouleverser ? Est-ce que M. Scheurer-Kestner ne l’a pas supplié, les larmes aux yeux, de songer à la France, de lui éviter une pareille catastrophe ? Non ! non ! Notre désir a été de tout faciliter, de tout amortir, et si le pays est dans la peine, la faute en est au pouvoir qui, pour couvrir les coupables et dans des intérêts politiques, a tout refusé, espérant qu’il serait assez fort pour empêcher la lumière d’être faite. Depuis ce jour, il n’a manœuvré que dans l’ombre, pour les ténèbres, et c’est lui, lui seul, qui est responsable du trouble éperdu où sont les consciences.

» L’affaire Dreyfus ! Ah ! messieurs, elle est devenue bien petite à l’heure actuelle, elle est bien perdue et bien lointaine, devant les terrifiantes questions qu’elle a soulevées. Il n’y a plus d’affaire Dreyfus ; il s’agit désormais de savoir si la France est encore la France des Droits de l’homme, celle qui a donné la liberté au monde et qui devait lui donner la justice. Sommes-nous encore le peuple le plus noble, le plus fraternel, le plus généreux ? Allons-nous garder en Europe notre renom d’équité et d’humanité ? Puis, ne sont-ce pas toutes les conquêtes que nous avions faites et qui sont remises en question ? Ouvrez les yeux et comprenez que, pour être dans un tel désarroi, l’âme française doit être remuée jusque dans ses intimes profondeurs, en face d’un péril redoutable. Un peuple n’est point bouleversé de la sorte, sans que sa vie morale elle-même soit en danger. L’heure est d’une gravité exceptionnelle : il s’agit du salut de la nation.

» Et quand vous aurez compris cela, messieurs, vous sentirez qu’il n’est qu’un seul remède possible : dire la vérité, rendre la justice. Tout ce qui retardera la lumière, tout ce qui ajoutera des ténèbres aux ténèbres, ne fera que prolonger et aggraver la crise. Le rôle des bons citoyens, de ceux qui sentent l’impérieux besoin d’en finir, est d’exiger le grand jour. Nous sommes déjà beaucoup à le penser. Les hommes de littérature, de philosophie et de science se lèvent de toutes parts, au nom de l’intelligence et de la raison. Et je ne vous parle pas de l’étranger, du frisson qui a gagné l’Europe tout entière. Pourtant l’étranger n’est pas forcément l’ennemi. Ne parlons pas des peuples qui peuvent être demain des adversaires. Mais la grande Russie notre alliée, mais la petite et généreuse Hollande, mais tous les peuples sympathiques du Nord, mais ces terres de langue française, la Suisse et la Belgique, pourquoi donc ont-elles le cœur si gros, si débordant de fraternelle souffrance ? Rêvez-vous donc une France isolée dans le monde ? Voulez-vous, quand vous passerez la frontière, qu’on ne sourie plus à votre bon renom légendaire d’équité et d’humanité ?

» Hélas ! messieurs, ainsi que tant d’autres, vous attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de l’innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel comme un tonnerre. La vérité ne procède pas ainsi d’habitude ; elle demande quelque recherche et quelque intelligence. La preuve ! Nous savons bien où elle est, où l’on pourrait la trouver. Mais nous ne songeons à cela que dans le secret de nos âmes, et notre angoisse patriotique est qu’on se soit exposé à recevoir un jour le démenti de cette preuve, après avoir engagé l’honneur de l’armée dans un mensonge. Je veux aussi déclarer nettement que, si nous avons notifié comme témoins certains membres des ambassades, notre volonté formelle était à l’avance de ne pas les citer ici. On a souri de notre audace. Je ne crois pas qu’on en ait souri au ministère des affaires étrangères, car, là, on a dû comprendre. Nous avons simplement voulu dire à ceux qui savent toute la vérité que nous la savons, nous aussi. Cette vérité court les ambassades ; elle sera demain connue de tous. Et, s’il nous est impossible d’aller dès maintenant la chercher où elle est, protégée par d’infranchissables formalités, le gouvernement qui n’ignore rien, le gouvernement qui est convaincu comme nous de l’innocence de Dreyfus, pourra, quand il le voudra, et sans risques, trouver les témoins qui feront enfin la lumière.

» Dreyfus est innocent, je le jure. J’y engage ma vie, mon honneur. A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l’incarnation même du pays, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par mes quarante années de travail, par l’autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par tout ce que j’ai conquis, par le nom que je me suis fait, par mes œuvres qui ont aidé à l’expansion des lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule, que mes œuvres périssent, si Dreyfus n’est pas innocent ! Il est innocent.

» Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’Idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.