Le général Légal usa aussi du même artifice devant la ville de Mouzon, en Lorraine. [102] La garnison numide s'était postée en avant des remparts, et avait eu déjà plusieurs engagements avec Marius, à qui elle prodiguait l'insulte. Voyez Salluste, Jugurtha, ch. XCIII et XCIV. [103] Au lieu de ce mot, il faudrait peut-être lire Segestanos ; car Tite-Live, qui fait (liv. XXI, ch. 7 et suiv.) une relation détaillée du siège de Sagonte, ne parle pas de ce stratagème. [104] Cornélius Nepos (Vie d'Iphicrate) rend compte des améliorations qui furent introduites par ce général dans l'art militaire et dans la discipline. Cependant il faut une absolue nécessité d'exemple pour punir avec autant de sévérité les infractions de ce genre. Iphicrate et Épaminondas tuent des sentinelles endormies ; le grand Frédéric fait mourir sur un échafaud le capitaine Zitern, qui, pour écrire à sa mère, a enfreint l'ordre donné d'éteindre dans le camp toutes les lumières passé une certaine heure ; Bonaparte trouve aussi un factionnaire endormi après les trois journées d'Arcole ; mais il lui enlève avec précaution son fusil, et se met en faction à sa place. Le soldat, se réveillant un instant après, et voyant son général près de lui, s'écrie : « Je suis perdu ! - Non, reprend celui-ci : après tant de fatigues il est permis à un brave comme toi de s'endormir ; mais, une autre fois, choisis mieux ton temps. » [105] On croirait, d'après le récit de Frontin, que Camille était à Véies ; mais Tite-Live et Plutarque s'accordent à dire qu'il était en exil à Ardée. Notre auteur se méprend aussi sur deux faits qui se sont accomplis presque en même temps. Fab. Doson descendit du Capitole pour aller sur le mont Quirinal s'acquitter d'un sacrifice, et revint après avoir traversé deux fois les postes ennemis. D'un autre côté, Pontius Cominius, jeune soldat de l'armée romaine réfugiée à Véies, s'offrit d'aller au Capitole pour obtenir du sénat que Camille fût rappelé, et nommé dictateur. Il s'acquitta de sa périlleuse mission. Voyez Tite- Live, liv. V, ch. 46. [106] Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de cette histoire les deux faits suivants :

En 1626, l'île de Ré était assiégée par les Anglais, pendant que l'armée de Louis XIII accourait pour la délivrer ; et la garnison des forts, dénuée de vivres, était aux abois. C'est alors que trois soldats du régiment de Champagne offrent de passer à la nage le trajet de mer, qui est de deux lieues, et d'aller demander du secours dans le continent. Il fallait une force plus qu'ordinaire pour nager pendant un si long espace, et un courage héroïque pour oser, dans cet état, traverser la flotte anglaise ; mais rien n'étonnait de la part des soldats de Champagne. Nos trois guerriers, chargés de leurs dépêches renfermées dans des boîtes de fer-blanc, se jettent ensemble dans les flots. Le premier se noie ; mais il fut assez heureux pour servir l'État, même après sa mort : la mer, en effet, jeta son corps sur le rivage ; et des habitants de la côte l'ayant trouvé, prirent la lettre attachée à son cou et la remirent au cardinal de Richelieu. Le second fut pris par les Anglais. Le troisième, nommé Pierre Lanier, longtemps poursuivi par une barque ennemie, nageant presque toujours entre deux eaux, n'élevant la tête de temps en temps que pour respirer, souvent obligé de se défendre contre des poissons voraces, arrive enfin au rivage, couvert de sang, dans un état affreux. Il se traîna quelque temps, le long de la côte, sur ses pieds et sur ses mains, faible, abattu et presque mourant. Un paysan l'ayant enfin aperçu, lui donna le bras, le conduisit au fort Louis, et de là au camp du roi, qui lui fit l'accueil le plus flatteur, et lui assura une pension considérable sur la gabelle.

Pendant le blocus de Gènes, en 1800, le chef d'escadron Franceschi se chargea de porter des dépêches du premier consul à Massena, enferme dans cette ville. « Monté sur une embarcation que conduisaient trois rameurs seulement, il avait traversé, à la faveur de la nuit, la croisière anglaise, et était arrivé jusqu'à la chaîne des chaloupes les plus rapprochées de la place, lorsque le jour le surprit. Il se trouvait au milieu de la rade, à plus d'une lieue du rivage, et exposé au feu croisé des bâtiments. L'un des rameurs est tué, un autre est blessé : Franceschi ne peut plus éviter d'être pris sur son frêle esquif. Dans cette extrémité, il attache ses dépêches autour de son cou, au moyen d'un mouchoir, se dépouille de ses vêtements, et se jette à la mer pour gagner le rivage en nageant ; mais il pense bientôt qu'il a laissé ses armes, qui vont devenir un trophée pour l'ennemi : il retourne à l'embarcation, prend son sabre, qu'il serre entre ses dents, nage longtemps encore, lutte opiniâtrement contre les vagues, et aborde enfin, presque épuisé par la fatigue du trajet qu'il vient de faire. » [107] Les Romains ont rarement infligé ce traitement barbare à leurs prisonniers. Cependant il faut avouer que, s'ils n'ont jamais pratiqué l'immolation solennelle, comme les Égyptiens et les Gaulois ; s'il y a même dans leur histoire peu d'exemples de cette amputation des mains, leur coutume de vendre les captifs comme esclaves, au profit du trésor public, faisait peu d'honneur à la civilisation dont ils se glorifiaient.

« Les prisonniers de guerre n'appartiennent pas à la puissance pour laquelle ils ont combattu ; ils sont tous sous la sauvegarde de l'honneur et de la générosité de la nation qui les a désarmés. » (Napoléon.) [108] Tite-Live, qui fait un récit long et bien circonstancié du siège de Tarente, ne parle ni de ce Velius, ni de l'événement que rapporte ici Frontin. Au lieu de Velius, il faut sans doute lire Livius, nom qui est bien celui du défenseur de la citadelle de Tarente. Cette erreur est de la nature de celles qu'on ne peut raisonnablement attribuer qu'aux copistes. Cf. Tite-Live, liv. XXIV, ch. 10 ; liv. XXV, ch. 10 et 11 ; liv. XXVI, ch. 39. [109] Ce fort n'était autre chose qu'un petit camp fortifié, et enfermé dans un plus grand, dont César était déjà maître quand Pompée survint. Voyez César, Guerre civile, liv. III, ch. 66-70.

« Les manoeuvres de César à Dyrrachium sont extrêmement téméraires : aussi en fut-il puni. Comment pouvait-il espérer de se maintenir avec avantage le long d'une ligne de contrevallation de six lieues, entourant une armée qui avait l'avantage d'être maîtresse de la mer, et d'occuper une position centrale ? Après des travaux immenses, il échoua, fut battu, perdit l'élite de ses troupes, et fut contraint de quitter ce champ de bataille. Il avait deux lignes de contrevallation, une de six lieues contre le camp de Pompée, et une autre contre Dyrrachium. Pompée se contenta d'opposer une ligne de circonvallation à la contrevallation de César : effectivement, pouvait-il faire autre chose, ne voulant pas livrer bataille ? Mais il eût dû tirer un plus grand avantage du combat de Dyrrachium ; ce jour-là il eût pu faire triompher la république. » (Napoléon.) [110] Petite rivière de l'Asie Mineure, appelée aussi Lycus. Le traducteur de 1772 a pris ce nom pour celui d'une ville. [111] Cf. César, Guerre des Gaules, liv. V, ch. 49-51.

« Cicéron a défendu pendant plus d'un mois avec cinq mille hommes, contre une armée dix fois plus forte, un camp retranché qu'il occupait depuis quinze jours : serait-il possible aujourd'hui d'obtenir un pareil résultat ? Les bras de nos soldats ont autant de force et de vigueur que ceux des anciens Romains ; nos outils de pionniers sont les mêmes ; nous avons un agent de plus, la poudre. Nous pouvons donc élever des remparts, creuser des fossés, couper des bois, bâtir des tours en aussi peu de temps et aussi bien qu'eux ; mais les armes offensives des modernes ont une tout autre puissance, et agissent d'une manière toute différente que les armes offensives des anciens.

« Si on disait aujourd'hui à un général : Vous aurez comme Cicéron, sous vos ordres, 5,000 hommes ; de plus, 16 pièces de canon, 5,000 outils de pionniers, 5,000 sacs à terre ; vous serez à portée d'une forêt, dans un terrain ordinaire ; dans quinze jours vous serez attaqué par une armée de 60,000 hommes, ayant 120 pièces de canon ; vous ne serez secouru que quatre-vingts ou quatre-vingt- seize heures après avoir été attaqué : quels sont les ouvrages, quels sont les tracés, quels sont les profils que l'art lui prescrit ? l'art de l'ingénieur a-t-il des secrets qui puissent satisfaire à ce problème ? » (Napoléon.) [112] Cette distinction est justifiée par la plupart des exemples qui composent ce quatrième livre : car tout ce qui a trait à la discipline des armées, à l'exactitude du service, à la force morale du soldat ; toutes les qualités et tous les moyens par lesquels un chef inspire de la confiance à ses troupes, et exerce un ascendant réel, même sur des nations ennemies ou étrangères, sont des choses qui ressortissent à la stratégie, ou qui, du moins, ont des rapports de dépendance ou de cause plus ou moins directs, mais évidents, avec cet art de tracer des plans de campagne et d'en diriger l'exécution ; avec ce pouvoir de faire concourir au même but toutes les parties d'une armée, et de maintenir, au milieu de la diversité des mouvements, une parfaite unité d'action, en un mot, de diriger les masses. Mais à côté de ces exemples bien placés ici, on en trouvera, dans plusieurs chapitres, quelques-uns qui n'appartiennent ni à la stratégie, ni à la tactique, et qui, par conséquent, ne répondent pas aux titres sous lesquels ils sont compris dans ce nouveau recueil. Y ont-ils été introduits par des copistes ? ou l'auteur a-t-il, par instants, perdu de vue ses propres divisions ? Il y a même, notamment dans les chapitres VI et VII, des faits déjà mentionnés dans le premier livre, comme exemples de stratagèmes, et reproduits textuellement dans celui-ci. [113] Malgré les caractères distinctifs qui ont fait séparer des stratagèmes proprement dits les exemples contenus dans ce livre, il faut reconnaître qu'un certain nombre de ceux-ci ont avec les premiers des points de contact et des analogies de temps ou de circonstances : un fait stratégique au fond, peut tenir en même temps du stratagème. Or le lecteur qui aurait trouvé dans l'histoire un fait de ce genre, et qui, ne l'envisageant que sous ce dernier point de vue, c'est-à-dire comme stratagème, ne l'aurait pas vu cité dans les trois premiers livres, eût pu accuser Frontin de l'avoir ignoré ou omis, et d'avoir laissé une lacune. C'est pour prévenir ce reproche que l'auteur complète ainsi son ouvrage. [114] Tout ce que fit Scipion pour rétablir la discipline militaire, notamment ce que rapporte Frontin, a été signalé par plusieurs auteurs. Voyez Valère Maxime, liv. II, ch. 7, § 2 ; Polyen, liv. VIII, ch. 16, § 2 ; Florus, liv. II, ch. 18 ; Appien, de Rébus Hisp., c. LXXXV ; Végèce, Instit. mil., liv. III, ch. 10 ; et Plutarque (Apophtegmes), qui attribue encore au même Scipion l'exemple suivant, ou, du moins, un fait semblable. [115] Plutarque (Vie de Pyrrhus, ch. VIII) signale les talents militaires de Pyrrhus. Si ce roi ne fut pas le premier qui connut l'art de camper, du moins il le perfectionna beaucoup ; et l'on peut opposer à l'opinion contraire de Juste-Lipse (de Militia Romana, lib. V), ce passage de Tite- Live (liv. XXXV, ch. 14) : « Pyrrhum, inquit (Hannibal), castra metari primum docuisse ; ad hoc neminem elegantius loca cepisse, præsidia deposuisse. » [116] On ignore la formule de ces testaments que faisaient les soldats au moment où, tout équipés (testamenta in procinctu), ils allaient marcher au combat. Ceux qui survivaient étaient chargés de faire connaître les dispositions dernières de leurs compagnons. [117] Tite-Live rapporte (liv. XLI, ch. 27) qu'au début de la censure de Q. Fulvius Flaccus, neuf sénateurs furent exclus, entre autres Cn. Fulvius, proche parent du censeur, et même son héritier ; mais il ne fait pas connaître le motif de cette disgrâce. [118] Tite-Live dit (liv. II, ch. 59) que ces soldats furent décimés et mis à mort. [119] Le chef de cette rébellion était Decius Jubellius. C'est donc à tort que plusieurs éditions ont admis injussu ducis. - Voyez Tite-Live, liv. XXVIII, ch. 28 ; Valère Maxime, liv. II, ch. 7, § 15 ; Polybe, liv. I, ch. 7 ; Appien, de Rebus Samn., lib. IX, c. I et sqq. [120] On lira avec un vif intérêt la narration de Tite- Live (liv. VIII, ch. 29 et suiv.) ; c'est un véritable drame. [121] La sévérité atroce de Manlius passa en proverbe à Rome : Manliana imperia. [122] Marcellus n'était pas alors consul, mais il l'avait été peu de temps auparavant. On lit dans Tite-Live (liv. XXV, ch. 6 et 7) un discours touchant que, selon cet historien, les soldats relégués en Sicile auraient tenu à Marcellus. C'est une respectueuse protestation contre le décret rigoureux du sénat. [123] Infrequens (miles) signifie un soldat qui est inexact à remplir son devoir, un mauvais soldat, ainsi que l'a traduit M. Naudet dans le Truculentus de Plaute (v. 202). Voyez le récit bien circonstancié de ce fait dans Tite- Live, liv. XLI, ch. 18. [124] Alexandre dut, en effet, une grande partie de ses succès à ses vieux soldats. C'est une vérité reconnue par les tacticiens de tous les temps, que les anciens soldats sont supérieurs aux jeunes, non seulement pour supporter les fatigues en campagne, mais encore pour attaquer de sang- froid et avec courage, et pour profiter de toutes les circonstances qui peuvent mettre à l'abri du danger.

« Il faut encourager par tous les moyens, dit Napoléon, les soldats à rester sous les drapeaux, ce qu'on obtiendra facilement en témoignant une grande estime aux vieux soldats. Il faudrait aussi augmenter la solde en raison des années de service : car il y a une grande injustice à ne pas mieux payer un vétéran qu'une recrue. » [125] Ce fait paraît ne faire qu'un, pour le sens, avec le § 7, dont il a peut-être été séparé par les copistes.

[126] Il s'agit ici de la bataille de Leuctres, qu'Épaminondas gagna, non seulement parce que ses troupes étaient bien disciplinées, mais aussi parce qu'il exécuta une savante manoeuvre d'ordre oblique, voir la note 62. [127] Si l'on s'en rapporte au récit de Valère Maxime (liv. IV, ch. 4, § 10), Cn. Scipion n'avait qu'une fille, qui fut dotée par le sénat, pendant la guerre même que son père faisait en Espagne. [128] Deux lits ne supposent que six couverts, ou huit au plus. [129] Scipion Émilien voulait, dit Plutarque (Apophtegmes), que ses soldats prissent leurs repas debout, et qu'ils ne se missent à table que pour le souper. Quant à lui, il se promenait dans le camp, etc. [130] Florus rapporte la chose autrement. « Les Numantins, dit-il (liv. II, ch. 18), pressés par la famine, demandèrent la bataille à Scipion, afin de mourir en guerriers. Ne l'obtenant pas, ils firent une sortie, dans laquelle un grand nombre périt ; et les autres, en proie à la faim, se nourrirent quelque temps de leurs cadavres. Ils prirent enfin la résolution de s'échapper ; mais cette dernière ressource leur fut encore enlevée par leurs femmes, qui coupèrent les sangles de leurs chevaux, faute énorme, inspirée par l'amour. Ayant donc perdu tout espoir, ils s'abandonnèrent aux derniers transports de la fureur et de la rage, et se déterminèrent à mourir, chefs et soldats, par le fer et par le poison, au milieu de l'embrasement de leur ville, qu'ils livrèrent aux flammes. » [131] Plutarque (Apophtegmes) attribue à Metellus Cécilius une réponse semblable.

Le mot de Fabius rappelle celui du maréchal de Saxe. Un de ses officiers généraux, lui montrant un jour une position qui pouvait être utile, lui dit : « Il ne vous en coûtera pas plus de douze grenadiers pour la prendre. - Douze grenadiers ! répondit le maréchal ; passe encore si c'étaient douze lieutenants généraux. » [132] Oudendorp fait observer que cet exemple, par lequel Frontin recommande la modération ou la bonté, devrait appartenir au chapitre précédent. Mais il est probable que l'auteur n'a eu en vue que la prudence et le sang-froid du chef d'armée.