Des moyens de ce genre ont été souvent mis en usage pour relever le moral du soldat. Ainsi, à la bataille d'Austerlitz, le 15e régiment léger, qui venait de se battre avec courage, se voyant forcé d'opérer un mouvement rétrograde, le faisait avec trop de précipitation pour pouvoir se reformer, et arrêter la marche de l'infanterie russe, qu'il avait en tête. Le colonel Dulong saisit l'aigle du 2e bataillon, et s'écria : « Soldats ! je m'arrête ici ; abandonnerez-vous votre étendard et votre colonel ? » Le 2e bataillon se reforme, et reprend l'offensive ; le 1er bataillon en fait autant, et bientôt les Russes sont repoussés.
Le général Souvaroff, voyant ses troupes en déroute, courut à la tête des fuyards, se coucha par terre, et s'écria : « Qui osera passer sur le corps de son général ? » On assure qu'il réussit plusieurs fois, par cet expédient, à rétablir le combat. [86] Voyez le récit de la bataille de Munda, dans César (Guerre d'Espagne, ch. XXVIII - XXXI), qui ne dit pas avoir quitté son cheval pour combattre à pied.
« On dit que César fut sur le point de se donner la mort pendant la bataille de Munda. Ce projet eût été bien funeste à son parti : il eût été battu comme Brutus et Cassius !… Un magistrat, un chef de parti peut-il abandonner les siens volontairement ? » (Napoléon.) [87] « Au commencement d'une campagne, il faut bien méditer si l'on doit, ou non, s'avancer ; mais, quand on a effectué l'offensive, il faut la soutenir jusqu'à la dernière extrémité. Quelle que soit l'habileté des manoeuvres dans une retraite, elle affaiblira toujours le moral de l'armée, puisque, en perdant les chances de succès, on les remet entre les mains de l'ennemi. Les retraites, d'ailleurs, coûtent beaucoup plus d'hommes et de matériel que les affaires les plus sanglantes ; avec cette différence que, dans une bataille, l'ennemi perd à peu près autant que vous, tandis que, dans une retraite, vous perdez sans qu'il perde. » (Napoléon.) [88] Ce système de retraite, par dispersion suivie du ralliement, est à peu près celui que pratiquent encore aujourd'hui les Arabes en Afrique, devant les troupes françaises. [89] Florus (liv. II, ch. 2) dit un mot de cette défaite, qu'il attribue à un acte irréligieux de Claudius. Au moment où il se préparait à livrer bataille, on vint le prévenir que les poulets sacrés refusaient de sortir de leur cage, et ne voulaient pas manger, ce qui était un fort mauvais présage : « Eh bien, dit-il, s'ils ne veulent pas manger, qu'ils boivent. » Il les fît jeter à la mer, et donna le signal de l'attaque : Inde mali labes. [90] On ne saurait croire à quelle antiquité remontent l'invention et l'usage presque général des machines et des ouvrages de siège, et pendant combien de siècles les moyens d'attaque et de défense des villes et des camps retranchés sont restés les mêmes, avant la découverte de la poudre. M. Dureau de La Malle a établi, dans son ouvrage sur la poliorcétique des anciens, que, plus de vingt siècles avant l'ère chrétienne, les Égyptiens avaient porté à un point très-élevé l'art de fortifier les villes, et que leurs temples étaient de véritables citadelles ; que les monuments de Karnak, de Louqsor, etc., offrent des gabions, des machines pour l'escalade, et les tortues ; que chez les Hébreux, la mine ou la sape étaient employées du temps de Jacob ; que sous Ozias (870 av. J.-C.) on faisait usage de balistes et de catapultes ; enfin, que deux cents ans après, les villes étaient attaquées au moyen des tours mobiles, des terrasses, du bélier, etc., toutes choses que les peuples de l'Orient ont connues avant les Grecs. [91] Ceci rappelle le mot du maréchal de Saxe : « Tout le secret de la guerre est dans les jambes. » Mais peut-être le maréchal avait-il en vue, à côté des avantages de la vitesse, ceux du pas emboîté, dont il est l'inventeur. [92] Ce stratagème rappelle l'artifice à l'aide duquel les Espagnols s'emparèrent d'Amiens en 1597. Des soldats, déguisés en paysans, entrèrent dans la ville en conduisant une voiture chargée de noix, dont ils laissèrent tomber une certaine quantité. Pendant que les gardiens des portes en ramassaient, les soldats déguisés les sabrèrent, et ouvrirent la ville à l'armée qui les suivait. [93] Les déguisements ont été de tout temps en usage pour surprendre ou pour reconnaître les places. Ainsi Catinat prit les habits d'un charbonnier pour entrer dans Luxembourg, et constater l'état des fortifications de cette ville.
Après la paix de Tilsitt, la ville de Pilau, port de mer sur la Baltique, ayant refusé d'ouvrir ses portes aux Français, le général Saint-Hilaire en fit le siège. Dans le cours des hostilités, ce général convint d'une entrevue avec le gouverneur, et se fit accompagner dans l'intérieur de la ville par le colonel du génie Séruzier, qui se déguisa en hussard, pour n'inspirer aucune défiance, et reconnut les points attaquables des fortifications.
Cette ruse contribua à mettre les Français en possession de la place. [94] Il y a ici erreur de l'auteur ou des copistes : il faut lire Darius et non Cyrus. - Voyez Hérodote, liv. III, ch. 153 ; et Justin, liv. I, ch. 10. [95] Suivant Tite-Live, qui rapporte ce fait (liv. XXIII, ch. 18), Fabius n'aurait pu réduire Capoue par famine, puisque cette ville ne fut prise que deux ans après, ainsi que nous l'apprend le même historien, liv. XXVI, ch. 8 - 14. [96] Les sept exemples contenus dans ce chapitre ne parlent pas des lignes de circonvallation et de contrevallation que les assiégeants établissent pour couvrir les travaux de siège, et pour tenir en échec les troupes qui peuvent venir au secours de la place. Il est cependant prouvé que César et d'autres capitaines de l'antiquité en ont fait usage.
« Il n'y a que deux moyens d'assurer le siège d'une place : l'un, de commencer par battre l'armée ennemie chargée de couvrir cette place, l'éloigner du champ d'opérations, et en jeter les débris au delà de quelque obstacle naturel, tel que des montagnes ou une grande rivière ; ce premier obstacle vaincu, il faut placer une armée d'observation derrière cet obstacle naturel, jusqu'à ce que les travaux du siège soient achevés, et la place prise. Mais, si l'on veut prendre la place devant une armée de secours, sans risquer une bataille, il faut être pourvu d'un équipage de siège, avoir ses munitions et ses vivres pour le temps présumé de la durée du siège, et former ses lignes de contrevallation et de circonvallation en s'aidant des localités, telles que hauteurs, bois, marais, inondations. N'ayant plus alors besoin d'entretenir aucunes communications avec les places de dépôt, il n'est plus besoin que de contenir l'armée de secours ; dans ce cas, on forme une armée d'observation qui ne la perd pas de vue, et qui, lui barrant le chemin de la place, a toujours le temps d'arriver sur ses flancs ou sur ses derrières, si elle lui dérobait une marche. En profitant des lignes de contrevallation, on peut employer une partie du corps assiégeant pour livrer bataille à l'armée de secours. Ainsi, pour assiéger une place devant une armée ennemie, il faut en couvrir le siège par des lignes de circonvallation. Si l'armée est assez forte pour qu'après avoir laissé devant la place un corps quadruple de la garnison, elle soit encore aussi nombreuse que l'armée de secours, elle peut s'éloigner de plus d'une marche ; si elle reste inférieure après ce détachement, elle doit se placer à une petite journée de marche du siège, afin de pouvoir se replier sur les lignes, ou bien recevoir du secours en cas d'attaque. Si les deux armées de siège et d'observation ensemble ne sont qu'égales à l'armée de secours, l'armée assiégeante doit tout entière rester dans les lignes ou près des lignes, et s'occuper des travaux de siège, pour le pousser avec toute l'activité possible.
« Feuquières a dit qu'on ne doit jamais attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation, et qu'on doit en sortir pour l'attaque. Il est dans l'erreur ; rien ne peut être absolu à la guerre, et on ne doit pas proscrire le parti d'attendre son ennemi dans les lignes de circonvallation.
« Ceux qui proscrivent les lignes de circonvallation et tous les secours que l'art de l'ingénieur peut donner, se privent gratuitement d'une force et d'un moyen auxiliaire qui ne sont jamais nuisibles, presque toujours utiles, et souvent indispensables. Cependant les principes de la fortification de campagne ont besoin d'être améliorés ; cette partie importante de l'art de la guerre n'a fait aucuns progrès depuis les anciens : elle est même aujourd'hui au- dessous de ce qu'elle était il y a deux mille ans. Il faut donc encourager les officiers du génie à perfectionner cette partie de leur art, et à la porter au niveau des autres. » (Napoléon.) [97] Les Crotoniates, qui sans doute avaient une citadelle, ainsi que les Épirotes et les habitants de Delminium, dont il est question dans les deux exemples précédents, ont péché contre la maxime suivante :
« Les circonstances ne permettant pas de laisser une garnison suffisante pour défendre une ville de guerre où l'on aurait un hôpital et des magasins, on doit au moins employer tous les moyens possibles pour mettre la citadelle à l'abri d'un coup de main. » (Napoléon.) [98] Polyen (liv. I, ch. 40. § 5) attribue, comme Frontin, cette ruse à Alcibiade ; mais Thucydide, qui entre dans les plus grands détails sur cette expédition en Sicile, dit positivement (liv. VI, ch. 64) qu'elle fut imaginée par Nicias et Lamachus. Alcibiade avait déjà été rappelé à Athènes pour y être jugé (Ibid., ch. 61). [99] Voyez la description de ce siège dans César, Guerre des Gaules, liv. VIII, ch. 40-43 - La ville de Cadurcum, aujourd'hui Cahors, était aussi appelée Uxellodunum. [100] Il y a ici une grave erreur de Frontin ou des copistes ; car tout le monde sait que ce fait n'appartient qu'à Cyrus. Voyez Xénophon, Cyropédie, liv. VII, ch. 5 ; Hérodote, liv. I, ch. 191 ; Polyen, liv. VII, ch. 6, §5. [101] Il s'agit ici de Philippe, fils de Demetrius. Cf. Polyen, liv. IV, ch. 18, § 1 ; et Polybe, liv. XVI, ch. 10.
Le duc d'Anjou recourut à un moyen semblable pour s'emparer du château de Motrou. Après avoir fait amonceler de la terre au pied des murailles, et ouvrir une galerie de mine, de laquelle trois ouvriers jetaient non seulement de la terre, mais encore quelques débris de pierres, pour faire croire que les murs étaient déjà entamés, il envoya dire aux assiégés que les fortifications étaient minées, qu'on allait les faire sauter s'ils ne se rendaient pas sur-le-champ, et que, une fois l'assaut donné, les soldats ne feraient de quartier à personne.