Mon âme, tu as connu toutes les angoisses, mais non celle de lutter peureusement contre ton ombre, non celle de te sentir impréparée à devenir ombre.

Tu es une chose seule, que tu vives ou que tu meures. A tout instant, même si personne dans l'univers ne t'assiste, et qu'aucun témoignage ne demeure, tu es sûre de toi-même, et tu peux trépasser en paix. Sûre, même si tu te délivres, ou si tu erres, ou si tu gis, terrassée, dans les ténèbres. Et tu sais que tu n'emporteras pas avec toi dans le mystère une seule goutte de haine envers la vie.

Solitude silencieuse à l'heure suprême, épreuve dernière qui peut-être t'attend, mort qui peut venir au moment où la vie te demande quelque acte terrible, et tu l'accompliras, et personne que toi seule ne peut t'entendre...

Personne ne me voit qui sache m'absoudre...

Mon âme, tu sais supporter aussi cela.

Tu étais seule et muette quand tu surgis du néant et tu n'es pas terrorisée de devoir rentrer seule et muette dans le néant. Tu as vécu, tu as été flamme, tu l'es en cet instant qui peut être ton dernier instant, et tu ne demandes pas autre chose.

Mais pourquoi pleurai-je le soir de ce même jour, en cheminant sous les grands arbres le long du fleuve, tandis que m'arrivaient les sons d'une musique gaie ou mélancolique, je ne sais plus, et que la foule passait derrière les haies fleuries de roses?

Mon pauvre sein secoué de sanglots silencieux, le rythme qui m'arrivait avec le vent, le soir qui descendait sur le printemps, une pitié immense, pitié immense et désolée, l'abandon de toute fierté volontaire, des larmes dans le soir sur ma misère éperdue, sur l'infime réalité de mon désir solitaire, un pressentiment intraduisible, des soirs et des soirs, et des soirs de printemps à venir, solitaires, dissolvants, enveloppés de frissons!

Et encore aujourd'hui, depuis tant de temps que notre amour est mort, tant de temps que toi-même, Félix, tu es mort, blanche poussière dans ton cimetière de montagne, je pleure dans mon coeur quand je pense que tu ne vins pas, après cette déchirante confession, me chercher.

Il sembla, oui, pendant un instant, que tu te promettais à moi, l'admiration et la confiance s'agitant dans ton esprit. Mais après, tout de suite après, tu gardas le silence. Et durant un mois, je restai sans un mot de toi. Je restai atterrée de l'effroi que je devinais en toi, révoltée de ton impuissance à traduire en vérité de vie l'image que je t'avais donnée de moi, de toi et de l'amour.