L'heure d'été flambait. Comme aujourd'hui, à nulle soeur je n'aurais voulu souhaiter un sort semblable au mien, sort que toutefois je n'aurais voulu échanger contre celui d'aucune.
Puis, un soir, l'un près de l'autre pour la première fois depuis l'aveu, il me dit: "Tu es belle, entends-tu? Tu es toute belle." Il me demanda: "Lui écriras-tu, à lui, lui diras-tu cette journée?" A ma réponse un peu rauque: "Non, cela ne le regarde plus", ses petits yeux bruns sourirent un instant, cruels.
Se souvient-il? Dans le creux de sa main, il tenait mon coeur: "Je te garderai", disait-il. "Je sens que c'est pour toujours", murmura-t-il un autre soir. Palpitant et recueilli, mon coeur le priait: "Ne dis pas cela, ne dis pas cela, je ne sais rien de l'avenir, je ne veux pas savoir. Je suis à toi sans aucune condition. Ne me promets rien. Reste libre. Je t'aime grand."
Être pour lui un moment de repos,.. le génie peut-il en avoir?
La terre tourne. Parmi des myriades de points lumineux, mon regard d'amante ne peut le retenir qu'un instant. Être pour ses yeux errants un menu scintillement, une petite étoile sans nom, silencieuse... Quand ai-je été allumée? Quelles larges zones irisées découvre-t-il autour de moi?
Été, saison pleine, et mon visage de rose en prière, prière d'action de grâces.
Paniers de pêches, parfums et couleurs, bourdonnement de petits travaux au matin dans les rues bourgeoises, cris d'hirondelles, le soir, derrière les branches de la place. Dans la chambre, entre ses bras, quand j'arrivais, il m'appelait Joie, il m'appelait Clarté, il m'appelait Victoire. Je sentis son pauvre torse soulevé de sanglots, sa pâle, maigre poitrine semblable à celle du Crucifié, après qu'il eut pressé la mienne d'Ève, un après-midi qu'il me sembla en pensée que nous recommencions vraiment l'histoire humaine, dans l'ombre chaude du petit lit, que nous la recommencions avec notre couple, racheté. Un enfant, un enfant! à la vie qui est bonne, à la vie qui est grande! Le visage souffreteux de l'homme, ses traits sans grâce, terreux, se transfiguraient. La femme, avec son amour, le pénétrait d'eurythmie, toutes les transparences de la mer, toutes les radiosités de l'éther réunies étincelaient dans l'étreinte. Un enfant! avec des sens transcendants, avec des lèvres et des mains pour des baisers et des caresses musicales et par instants animées, à des créatures surgies de la respiration du coeur, à des visions ivres de foi...
Clarté, Joie, Victoire. Et un jour, au dos d'une des pages où, dans la paix nocturne de la pinède, je lui susurrais mes extases, il écrivit: "Sibilla". Nom de mystère qui devait me rester, nom de mon destin, fier et altier, nom que je n'ai jamais aimé, mais que j'ai porté comme un don périlleux, Sibilla, nom fleuri, inconscient de sa durée, quand un seul encore m'écoutait.
"Tu es plus une admiratrice qu'une amante de la vie", devait me dire plus tard un jeune définisseur, et moi, d'approuver, surprise.
Mais en cet été d'or, un seul m'écoutait, un seul encore croyait me connaître.