J´avais navigué de longues heures avec le souci unique de la revoir. M´émerveillant en moi-même d´être secourue par le souvenir d´un marbre à mon retour des pays détruits, les yeux lourds de tant d´épouvantes d´autrui, épuisée dans tous mes membres et dans mon coeur.
Le bateau qui me ramenait traînait pour toujours, pour moi, sur le rivage, des visions de ruines. Une route de fer et de cailloux bouleversée, interminable, parcourue sous la lune, avec les pieds blessés parmi les remous d´écume autour des écueils d´âpre enchantement, et l´aboi des chiens à 1´approche de chaque village effondré, avec le parfum des fleurs d´orangers et la puanteur des cadavres. Une soif atroce, une autre nuit; nous—mêmes, sur le plancher d´un wagon à bestiaux dans une gare, et des voix à l´agonie sortant des baraques et des ambulances, implorant quelque goutte à boire; le visage des enfouis vivants, le visage d´un petit, déterré au bout d´une semaine, qui semblait devoir tomber en poussière, si l´on soufflait dessus; les éclats de rire puissants de ceux qui avaient déjà oublié la catastrophe, les taches de soleil sur les ruines, et encore le doux et amer ondoiement de l´azur, et encore des noms doux et amers, Scylla, Palmi, et les ombres touffues des vergers d´orangers et les antiques bois d´oliviers et la haute blancheur de l'Aspromonte, solide image d´éternité.
Paupières abaissées, le sein brillant, Psyché écoutait. J´étais devant elle et l´angoisse continuait. J´étais devant elle comme une chose venue d´une plus grande distance que je ne croyais. Déjà j´oubliais le
navire et les terres bouleversées--et l´angoisse augmentait. Une passion, une désolation plus secrètes. Je sentais le calme revenir sur les mers, les ruines sur le rivage se recouvrir déjà de verdure, et de nouvelles catastrophes se préparer, des guerres descendre sur la race humaine provisoire... Psyché, Psyché! Son torse brisé et parfait, comme je l´avais convoité, resplendissait. Évanouie, toute mémoire de mythe. Mais forme de conscience ineffaçable, voici, la statue récréait pour moi l´atmosphère de spasme concentré d´où elle était sortie.
Ainsi elle me répondait.
Un invisible surgeon d´eau vive nous transformait l´une en l´autre. Matière taillée au ciseau, elle redevint pendant quelques instants animée; moi, je me sentis composée en lignes souveraines, vertu et génie exprimés musicalement, hors de l´histoire et de toute espérance...
(Je dois mourir. Tant que je saurai garder en moi seule le souvenir de cet instant, je serai immortelle. La divinité nous touche; elle n´hésite pas à entrer en nous, parce qu´elle connaît que nous ne pouvons pas nous détacher de ce qui nous fut donné de plus grand. Poids insupportable de ce qui fut plus léger et nous enleva tout fardeau, poids à jeter puisque je dois mourir, âme, beauté révélée).
LA FABLE
Ai-je peur ? Je n´eus pas peur, alors.
J´invoque, pour qu´elles continuent à m'aimer, les femmes douces et pures que j´ai sur la terre: le visage rose et mélancolique de ma soeur, la dernière-née de mon père et de ma mère, qui a maintenant des fillettes semblables à ce qu´était celle qu´encore en de certains songes heureux je revois et caresse, chère tendresse: le visage d´une jeune amie qui fait, quand il m´apparaît, que les harmonies reviennent, même aux heures les plus dures, tant elle est image et essence de Muse, tant elle entend et soulève la vie: et d´autres visages encore, attentifs et fidèles; femmes, mystères que je ne tente pas de déchiffrer, les plus saintes comme les plus séduisantes...
Cela commença puérilement comme commençait le printemps: des voix d´oiseaux sur la colline me réveillaient à l'aube, vibraient neuves; jamais les variations du ciel de mars ne m´avaient autant émue; ingénue et docile, une force dans l´air semblait à toute heure me prier et se cacher.