Mais tout récemment, une nuit que je veillais après je ne sais combien d'autres, en une chambre où montait le rythme dur d'un fleuve débordé, et qu'en mon insomnie, couchée immobile, je regardais fixement le fantôme d'un long supplice d'où je m'arrachais alors avec une plus grande impulsion de vie, soudain, une pensée, qui était en même temps une certitude, passa devant moi comme un éclair, dans les ténèbres. Pensée ou idée, je ne sais. Je ne sais si les noms dont je me sers pour toutes les choses dont je parle sont leurs noms vrais. Ils ont été créés par d'autres, tous les noms, pour toujours. Mais ce qui importe n'est pas de nommer, c'est de montrer les choses. Cette nuit-là, comme j'écoutais la voix du fleuve gronder durement sous les arches du pont et contemplais dans mon coeur une douleur déjà indurée, déjà prête à devenir pierre, je me surpris à songer à ce qui avait uni mon père et ma mère, à leur amour. Je pensai à leurs deux jeunesses. J'avais été conçue dans l'extase et le délire par ces deux créatures alors neuves, belles, victorieuses pour moi de toute tristesse, en ce premier instant de moi-même.

Baiser d'où je suis née, tu étais un chant qu'exprimaient pour moi deux amoureux, tu étais un chant total, et je t'ai emporté dans mes veines, écho que rien n'a jamais pu étouffer. Moi, la première-née, fruit de joie, fusion de deux flammes. Ils s'aimaient parce qu'ils ne se ressemblaient pas, parce que tout de l'un émerveillait l'autre. Et leurs existences se jetaient l'une vers l'autre pour moi, pour former une créature unique, qui vivrait la vie intégrale, la vie si diverse en eux deux, l'accepterait et l'aimerait dans sa totalité. Ils ne le savaient pas. S'ils l'avaient su, peut-être, après m'avoir vue naître, se seraient-ils séparés, peut-être n'auraient-ils pas voulu créer ensemble d'autres enfants avec un élan moindre, pour un destin moins puissant. En moi seule s'est transmis vraiment ce qui les accoupla: la force d'amour qui éternellement dissout tout mal en moi. Que de fois, au cours des nuits, ai-je offert mon coeur à une lame luisante et l'ai-je écouté battre sourdement dans le grand vide; toujours, car ce n'était pas encore l'heure de la mort, j'ai pu me relever et me tendre à l'aube vers le ciel bleu, tendre mes bras à la journée nouvelle. Et si ces deux êtres, aujourd'hui si loin, ne m'avaient rien donné d'autre, cela suffirait, cette claire volonté d'être.

Le flambeau de la vie--mes mains l'ont saisi.

Créature matinale, je secoue doucement l'air quand le jour surgit limpide, et bénit mon front et me ravit, vraiment fait de ciel.

Matins de printemps où, adolescente, je découvris que les branches des oliviers étaient d'argent et frémissaient et brillaient sous le soleil! Matins de ce dernier septembre dans l'île de rochers et de broussailles, aussi âpre que belle! Et il me semble que d'autres m'attendent, sur des rivages que je ne connais pas encore, et peut-être là où j'ai déjà passé, en de grises soirées. Retours parfaits de mélodie, instants d'identité lumineuse! La terre et moi nous sommes une seule chose intense que soulève l'azur.

Mais un autre rythme aussi revient sans jamais s'affaiblir: sur une étendue immense de mer en furie, dans le fracas de blanches ondes, de blanches ailes de mouettes dansent. Il semble qu'elles dansent, en accord avec les cimes flottantes, accompagnant de leur vol et de la nuance de leurs reflets candides l'eau soulevée et l'écume et les nuages épars à l'horizon. Elles cherchent leur vie parmi la fureur, elles vivent en se libérant avec une fière harmonie dans l'espace irrité. Quand les grandes eaux redeviennent couleur de turquoise et que seulement un léger frisson les ride, les mouettes disparaissent.

Anxiété, aile inquiète de mon âme.

"Seigneur, faites-moi devenir grande et brave", priais-je enfant à côté de ma mère. Seule époque de ma vie où j'aie prié, mon unique prière, et c'était plutôt un engagement, presque un pacte.

Anxiété de tout comprendre, de tout respecter et de tout surmonter. Attention trépidante et infatigable, religieuse vigilance de mon humanité. Comme si j'eusse été, au lieu d'un être, une idée à extraire, à manifester, à imposer, à porter en lieu sûr. Est-ce qu'une vie sacrée respire occultement en moi?

Pourtant, je suis celle-là même qui sourit aux fraîches aurores, semblable à une corolle ouverte pour ce jour-là seulement.