Peut-être. A celui qui me demandait aigre et misérable, si je voulais son sang, "peut-être", fut la réponse.

Sauvage?

Je vis, comme j'écris, dans un ravissement lucide.

Et si ton tempérament, homme, a de l'affinité avec le mien par gentillesse ou généreuse folie, mais s'il est languissant alors que le mien défie toute usure, comment veux-tu que je ne m'effarouche pas devant ta lamentable parole? Tu répètes: "Trop tard." Je dénoue mes tresses et avec elles je fouette la perpétuelle chimère. Tes veines ne se sont-elles jamais ouvertes entièrement? Ne se sont-elles vraiment jamais renouvelées? Tu t'es épuisé en de médiocres expériences, avec des semblants d'âmes, renonçant à l'absolu de la ferveur et de la foi: ton coeur supporte un poids lourd, la condamnation que tu subis et que tu voudrais me faire subir. Ne t'attesté-je rien, ainsi bouleversée et terrible? Je vois des démons, là où devrait agir Dieu: et je me rebelle, oh! éclatant désespoir! Puis la voix te crie: "Je meurs d'amour!" Peux-tu nier que j'agonise, même si tu sais et si, blême, tu dis que d'autres fois, pour d'autres, j'ai déjà cru mourir? d'autres fois, c'est vrai, c'est vrai. Comme maintenant, je me donnais toute, jusqu'à mon dernier souffle. Peut-être seulement pour cela, j'ai pu toujours renaître. J'offrais en holocauste à la créature mon esprit plein de désir et de douleur, j'offrais mon spasme de création, celui qui s'élève éternellement neuf dans le temps, comme le psaume du croyant.

Je sers la vie avec mon agonie plus que toi qui te résignes, en ton engourdissement.

Plus chère que toute autre à la vie est la parole que soulève contre elle, inassouvi, mon amour.

Inassouvi, bien que chaque fois je renaisse.

Les mains jointes , étendue à terre, l'heure me trouve toujours, imprévisible, imprévue, où je me sens allégée de toute ma volonté et aussi de toute mon espérance, l'heure où mes lèvres prononcent en un souffle: "Ainsi soit-il!" Les mains jointes, ô forces secrètes de l'univers, ayant fait tout ce qui était en mon pouvoir, et plus.

Je suis alors secourue par des choses qui semblent rivaliser avec mon état de légèreté, avec ma respiration qui s'entend à peine, par les choses les plus ténues: pétales, arômes, ombres d'ailes. Parfois, par de pauvres gens ignares, qui m'ont apporté une tasse de tilleul en un village de Provence, un broc d'eau pour me rafraîchir le visage, dans lequel ils avaient fait macérer pendant la nuit étoillée de Pentecôte, à Capo di Sorrento, des feuilles de roses; une petite branche fleurie, au bord d'un lac lombard; par des gens qui, me voyant arriver solitaire et repartir pensive, font instinctivement autour de moi le silence; et le geste des mains rudes se pliant à la gentillesse, produit inconsciemment le miracle dans l'instant exact passé lequel je n'endurais plus.

Je reprends, surprise, mon pas de tous les temps, rapide, agile, sûr. Quelqu'un sur la route, me dit: "Cent ans, cent ans de vie heureuse!" Pourquoi cette grâce mienne qui se fait toujours plus sûre, cette transparence de mon âme aussitôt que je la mets au-dessus de la cruauté du sort? Un vieux paysan m'a arrêtée un jour sur une route ombragée d'arbres: "Vous n'avez pas d'enfants? C'est donc que la semence était mauvaise", et il a secoué la tête, grave, avec un air de regret religieux.