Parce que, peu de jours plus tard, revenu vers toi, ton mari a eu pitié de ta terreur, et m'a suppliée de ne plus lui écrire. Parce que tu as senti que tu lui es chère, que cela lui fait trop de mal de te voir souffrir, n'est-ce pas? Et tu penses qu'il a pu, au contraire, me donner à moi, lointaine et seule, tant de douleur, sans hésiter?

Moi aussi, je me suis dit cela, au moment de la grande secousse. Je suis une femme, moi aussi. Veux-tu que je te confesse que je me suis planté les ongles dans le cou, à ces moments-là, en pensant aux liens qui unissent sa chair à la tienne? Et j'ai eu du dégoût de mon pauvre corps que pourtant tant d'autres ont désiré, du dégoût et de la haine pour cette carcasse qui n'a pas su s'agripper à le sienne et ne pas la lâcher...

Puis la nausée a tenté de pénétrer jusqu'à mon coeur, a tenté de me faire maudire mon coeur qui, malgré tout, n'a cessé de battre pour lui, de battre d'amour, de battre de pitié.

Alors, de loin, sans le voir, sans savoir rien de lui, après tant d'ondes noires de désespoir, j'ai retrouvé à l'improviste, limpide comme dans le miroir de son regard, la certitude qu'il m'aime.

Il m'aime, je suis en lui, rien ne peut faire qu'il m'oublie.

Et cela peut me suffire, oui, peut suffire pour moi, pour cette étincelle d'égoïsme qui est aussi en moi, en mon instinct, en ma passion. J'ai pu, au lieu d'avoir le bonheur, m'en aller en un sentiment douloureux et ardent d'orgueil.

Mais lui, mais lui, que recueillera-t-il, en échange de la joie?

C'est lui qui m'importe. Je l'aime. Je ne puis avoir pour sa destinée la cruelle indifférence que je suis encore capable d'assumer pour la mienne.

Il sait qu'il m'aimera toujours, que s'il me perd, à présent, rien ne pourra jamais le consoler de m'avoir perdue, à peine rencontrée.

Et il ne se sent pas fier du sacrifice de notre amour, parce que sa faiblesse l'a voulu, et non sa force. Il m'a écrit: "Je suis faible, je suis malheureux; mais je n'ai pas le courage de briser le bonheur de ces trois êtres."