Il souffre sans fierté. Et il doit mentir, il doit feindre. Il a devant lui tout un avenir de simulation, comprends-tu, même si je ne le revoyais jamais; il a la bouche amère de cette trahison à la vérité, qu'il commet par peur...
Il t'aime, oui, il aime ses filles. Il se donne l'illusion de pouvoir faire au moins votre bonheur, de pouvoir vous défendre de sa disgrâce, comme si vous n'étiez pas, vous aussi, des créatures humaines.
Et toi, à présent que tu sais, te sens-tu fière d'un tel amour?
Mais aussi, si je ne t'avais pas parlé, aurais-tu été heureuse, après que le doute sur sa fidélité t'a assaillie? Puisque tu l'aimes, ne te serais-tu pas aperçue de la douleur qu'il veut te cacher?
Oh! cette peur de la réalité, toujours partout!
Et c'est ainsi, vois-tu, que nous finissons par nous haïr les uns les autres, et par haïr l'existence.
La réalité, quand les âmes sont pures, peut être terrible, mais elle n'est jamais laide, elle n'est jamais odieuse: c'est le mensonge qui la fait telle. Les hommes mentent par peur, et puis maudissent, et puis ils meurent rongés par de vaines récriminations...
Il y a aussi en moi un fonds de lâcheté. Tandis que je t'écris, dominant mes sanglots, je ne sais encore si je t'expédiera ces pages, si j'aurai le courage de te les envoyer. Non pas à cause de toi, vois-tu. Mais à cause de lui. Moi, qui condamne sa faiblesse, sa terreur de te faire souffrir en te révélant la vérité, j'ai à mon tour peur pour lui...
Et si tu ne me comprenais pas? Si toutes mes paroles restaient pour toi sans signification et que tu n'en retinsses que l'horrible notion de la fin de votre mariage, et que tu voulusses mourir?
Lui aussi mourrait. J'en suis sûre.