Oh oui ! chaque fois que j’avais entendu ces tendres reproches et ces nobles conseils, je brûlais d’amour pour la vertu, et je ne haïssais plus personne ; j’aurais donné ma vie pour le moindre de mes semblables ; je bénissais Dieu de m’avoir fait homme.

Ah ! malheureux, celui qui ignore la sublimité de la confession ! malheureux celui qui, pour ne point paraître vulgaire, se croit obligé de la regarder avec dédain ! Il n’est pas vrai, chacun sachant qu’il faut être bon, il n’est pas vrai qu’il soit inutile de se l’entendre dire ; que nos propres réflexions et les lectures opportunes puissent suffire. Non ! la parole vivante d’un homme a une puissance que n’ont ni les lectures ni les réflexions propres. L’âme en est plus remuée ; les impressions qui s’y font sont plus profondes. Dans le frère qui parle, il y a une vie et un à-propos qu’on chercherait souvent en vain dans les livres et dans nos propres pensées.

CHAPITRE LXXIX

Au commencement de 1824, le surintendant, qui avait ses bureaux à une des extrémités de notre corridor, les transporta ailleurs, et les pièces des bureaux, avec d’autres qu’on y réunit, furent converties en prisons. Hélas ! nous comprîmes que de nouveaux prisonniers d’État devaient être attendus d’Italie.

En effet, ceux qui avaient été condamnés à la suite d’un troisième procès arrivèrent bientôt ; tous de mes amis et de mes connaissances ! Oh ! quand je sus leurs noms, quelle fut ma tristesse ! Borsieri était un de mes plus anciens amis ! J’étais lié avec Confalonieri depuis moins de temps, mais aussi de tout mon cœur ! Si j’avais pu, en passant au carcere durissimo ou à quelque autre tourment imaginable, racheter leur peine et les délivrer, Dieu sait si je ne l’aurais pas fait ! Je ne dis pas seulement donner ma vie pour eux ; ah ! qu’est-ce de donner sa vie ? Souffrir est bien plus !

J’aurais eu alors d’autant plus besoin des consolations du P. Baptiste ; on ne lui permit plus de venir.

De nouveaux ordres arrivèrent pour le maintien de la plus sévère discipline. Cette terrasse qui nous servait de promenade fut d’abord entourée de murs, de façon que personne, même de loin et avec des télescopes, ne pût nous voir ; et nous perdîmes ainsi le très beau spectacle des collines environnantes et de la ville située à leur pied. Cela ne suffit pas. Pour aller à cette terrasse, il fallait, comme j’ai dit, traverser la cour, et pendant ce temps beaucoup de gens pouvaient nous voir. Afin de nous celer à tous les regards, on nous supprima ce lieu de promenade, et on nous en assigna un tout petit contigu à notre corridor, et en plein nord, comme nos chambres.

Je ne puis exprimer combien ce changement de promenade nous affligea. Je n’ai pas noté toutes les consolations que nous avions dans ce lieu qu’on nous enlevait : la vue des enfants du surintendant, leurs chers embrassements là où nous avions vu pendant ses derniers jours leur mère malade, quelques causeries avec le serrurier, qui y avait son logement, les joyeuses chansons et les accords harmonieux d’un caporal qui jouait de la guitare, et, en dernier lieu, un amour innocent, — un amour qui n’était ni le mien ni celui de mon compagnon, mais celui d’une bonne Hongroise, femme d’un caporal et marchande de fruits. Elle s’était éprise de Maroncelli.

Déjà, avant qu’on l’eût mis avec moi, lui et la femme en question, se voyant chaque jour en cet endroit, avaient contracté une certaine amitié. Maroncelli était une âme si honnête, si digne, si simple dans ses vues, qu’il ignorait tout à fait avoir inspiré de l’amour à la compatissante créature. Je l’en fis apercevoir. Il hésita à y ajouter foi, et, dans le doute seul que je pouvais avoir raison, il s’imposa à lui-même de se montrer plus froid avec elle. Sa réserve plus grande, au lieu d’éteindre l’amour de la dame, semblait l’augmenter.

Comme la fenêtre de sa chambre était à peine élevée d’une brassée au-dessus du sol de la terrasse, elle sautait de notre côté, sous prétexte d’étendre un peu de linge au soleil ou de quelque autre petit travail, et elle restait là à nous regarder ; et, si elle le pouvait, elle entamait la conversation.