Nos pauvres gardiens, toujours fatigués d’avoir peu ou pas du tout dormi de la nuit, saisissaient volontiers l’occasion de se tenir dans cet angle d’où, sans être vus de leurs supérieurs, ils pouvaient s’asseoir sur l’herbe et sommeiller. Maroncelli était alors dans un grand embarras, tant l’amour de cette infortunée se manifestait clairement. Mon embarras était plus grand encore. Néanmoins de semblables scènes, qui auraient été fort risibles si la femme nous eût inspiré peu de respect, étaient pour nous sérieuses et je pourrais dire pathétiques. La malheureuse Hongroise avait une de ces physionomies qui annoncent indubitablement l’habitude de la vertu et le besoin d’estime. Elle n’était pas belle ; mais elle était douée d’une telle expression de noblesse, que les contours un peu irréguliers de son visage semblaient s’embellir à chacun de ses sourires, à chaque mouvement de ses muscles.

Si je m’étais proposé d’écrire une histoire d’amour, il me resterait encore bien des choses à dire sur cette malheureuse et vertueuse femme, morte maintenant. Mais qu’il me suffise d’avoir indiqué un des rares incidents de notre vie de prison.

CHAPITRE LXXX

Les rigueurs croissantes rendaient toujours notre vie de plus en plus monotone. Tout 1824, tout 1825, tout 1826, tout 1827, à quoi se passèrent-ils pour nous ? On nous enleva l’usage de nos livres qui nous avait été provisoirement accordé par le gouverneur. La prison devint pour nous une véritable tombe, dans laquelle la tranquillité de la tombe ne nous était pas même laissée. Tous les mois, à un jour déterminé, le directeur de police, accompagné d’un lieutenant et de gardiens, venait nous faire une minutieuse perquisition. On nous mettait nus, on examinait toutes les coutures de nos vêtements, dans la crainte que nous n’y tinssions caché quelque papier ou toute autre chose ; on décousait nos paillasses pour les fouiller. Bien qu’on ne pût rien trouver de clandestin chez nous, cette visite hostile, toute de surprise et répétée sans fin, avait je ne sais quoi qui m’irritait, et me donnait chaque fois la fièvre.

Les années précédentes m’avaient semblé si malheureuses, et maintenant j’y pensais avec regret, comme à un temps de douceurs bien chères. Où étaient les heures où je m’enfonçais dans l’étude de la Bible ou d’Homère ? A force de lire Homère dans le texte, le peu de connaissance que j’avais du grec s’était accrue, et je m’étais passionné pour cette langue. Combien je regrettais de ne pouvoir en continuer l’étude ! Dante, Pétrarque, Shakespeare, Byron, Walter Scott, Schiller, Gœthe, etc., que d’amis qui m’avaient été soustraits ! Parmi tous ces auteurs, je comptais aussi quelques livres de science chrétienne, comme Bourdaloue, Pascal, l’Imitation de Jésus-Christ, la Philotée, etc., livres qui, si on les lit avec un sentiment de critique étroite et peu libérale, en se récriant à chaque défaut de goût qu’on rencontre, à toute pensée peu solide, se jettent là et ne se reprennent plus ; mais qui, lus sans malignité et sans se scandaliser de leurs côtés faibles, découvrent une philosophie élevée et vigoureusement nutritive pour le cœur et l’intelligence.

Quelques-uns de ces livres sur la religion nous furent, dans la suite, envoyés en don par l’empereur, mais à l’exclusion absolue de livres d’autre espèce pouvant servir aux études littéraires.

Ce don d’œuvres ascétiques nous fut accordé en 1825, sur la demande d’un confesseur dalmate qu’on nous avait envoyé de Vienne, le P. Étienne Paulowich, fait, deux ans après, évêque de Cattaro. C’est aussi à lui que nous dûmes d’avoir enfin la messe, qu’auparavant on nous avait toujours refusée, en disant qu’on ne pouvait pas nous conduire à l’église et nous tenir séparés deux à deux, comme c’était prescrit.

Une si grande séparation ne pouvant être maintenue, nous allions à la messe divisés en trois groupes : un groupe sur la tribune de l’orgue, un autre sous la tribune, de façon à n’être pas vu, et le troisième dans un petit oratoire donnant sur l’église au moyen d’un grillage.

Maroncelli et moi nous avions alors pour compagnons, mais avec défense à un couple de parler à l’autre, six condamnés faisant partie du procès antérieur au nôtre. Deux d’entre eux avaient été mes voisins sous les Plombs de Venise. Nous étions conduits par des gardiens au poste assigné, et reconduits, après la messe, chaque couple dans sa prison. Un capucin venait nous dire la messe. Ce brave homme finissait toujours la cérémonie par un Oremus, implorant la délivrance de nos fers, et sa voix était émue. Quand il quittait l’autel, il jetait un coup d’œil compatissant à chacun des trois groupes, et il inclinait tristement la tête en priant.

CHAPITRE LXXXI