Sur une table de l’auberge, il y avait une affiche de théâtre. Je la prends, et je lis : Francesca da Rimini, opéra, mis en musique, etc…

« De qui est cet opéra ? dis-je au garçon.

— Qui l’a mis en vers, et qui l’a mis en musique ? Je ne sais pas, répondit-il. Mais, en somme, c’est toujours cette Francesca da Rimini que tous connaissent.

— Tous ? Vous vous trompez. J’arrive d’Allemagne ; comment puis-je rien savoir de toutes vos histoires de Francesca ? »

Le garçon (c’était un jeune homme à figure dédaigneuse, vrai type de Brescian) me regarda d’un air de pitié méprisante.

« Comment pouvez-vous en rien savoir ? Monsieur, il ne s’agit pas d’histoires de Francesca ; il s’agit d’une Francesca da Rimini unique. Je veux parler de la tragédie de Silvio Pellico. Ici on l’a mise en opéra, en la gâtant un peu, mais c’est toujours la même.

— Ah ! Silvio Pellico ? Il me semble que je l’ai entendu nommer. N’est-ce pas ce mauvais sujet qui fut condamné à mort et puis au carcere duro, il y a huit ou neuf ans ? »

Je n’aurais jamais dû dire cette plaisanterie ! Il regarda autour de lui, puis me fixa, fit voir en grinçant trente-deux superbes dents, et, s’il n’avait pas entendu du bruit, je crois qu’il m’aurait assommé.

Il s’en alla en grommelant : « Mauvais sujet ! » Mais, avant que je fusse parti, il découvrit qui j’étais. Il ne savait plus ni interroger, ni répondre, ni écrire, ni marcher. Il ne savait plus que tenir les yeux fixés sur moi, se frotter les mains, et dire à tout le monde, sans motif : « Sior si, Sior si ![9] » à tel point qu’on eût dit qu’il éternuait.

[9] Oui, M’sieu ! oui, M’sieu !