Deux jours après, le 9 septembre, j’arrivai avec le commissaire à Milan. En approchant de cette ville, en revoyant la coupole du dôme, en repassant dans cette allée de Loreto, jadis ma promenade habituelle et si chère, en rentrant par la porte Orientale, et en me retrouvant sur le Corso ; en revoyant ces maisons, ces temples, ces rues, j’éprouvai les plus doux et les plus pénibles sentiments : un violent désir de m’arrêter quelque temps à Milan, et d’y embrasser ceux de mes amis que j’y aurais encore retrouvés ; un regret infini en pensant à ceux que j’avais laissés au Spielberg, à ceux qui restaient exilés sur la terre étrangère, à ceux qui étaient morts ; une vive gratitude en me rappelant l’affection que m’avaient en général témoignée les Milanais ; quelques frémissements de dédain contre quelques-uns qui m’avaient calomnié, alors qu’ils avaient toujours été l’objet de ma bienveillance et de mon estime.
Nous allâmes loger à la Bella Venezia.
C’était là que j’avais assisté tant de fois à de joyeux repas d’amis ; là que j’avais visité tant de dignes étrangers ; là qu’une respectable et vieille dame m’avait en vain sollicité de la suivre en Toscane, prévoyant, si je restais à Milan, les malheurs qui m’arriveraient. O souvenirs émouvants ! ô passé si mélangé de plaisirs et de douleurs, et si rapidement enfui !
Les garçons de l’auberge découvrirent tout de suite qui j’étais. Le bruit s’en répandit, et vers le soir je vis la foule s’arrêter sur la place et regarder aux fenêtres. Un homme (j’ignore qui il était) sembla me reconnaître et me salua, en élevant les bras vers moi.
Ah ! où étaient les fils de Porro, mes fils ? Pourquoi ne les vis-je pas ?
CHAPITRE XCVI
Le commissaire me conduisit à la police pour me présenter au directeur. Quelle sensation j’éprouvai en revoyant cette maison, qui avait été ma première prison ! Quelles douleurs me revinrent à l’esprit ! Ah ! je me souvins avec tendresse de toi, ô Melchior Gioja, et des pas précipités que je te voyais faire çà et là entre ces étroites murailles, et des heures où tu te tenais immobile à ta table, écrivant tes nobles pensées, et des signes que tu me faisais avec ton mouchoir, et de la tristesse avec laquelle tu me regardais, quand on t’eut défendu de me faire des signes ! Et je me figurai ta tombe, probablement ignorée du plus grand nombre de ceux qui t’aimèrent, comme elle était ignorée de moi ! — et j’implorai la paix pour ton âme !
Je me souvins aussi du petit muet, de la voix pathétique de Madeleine, de mes sentiments de compassion pour elle, de mes voisins les voleurs, du prétendu Louis XVII, du pauvre condamné qui se laissa prendre le billet, et dont il m’avait semblé entendre les cris sous le bâton.
Tous ces souvenirs et d’autres encore m’oppressaient comme un songe plein d’angoisse ; mais ce qui me faisait le plus d’impression, c’était le souvenir des deux visites que mon pauvre père m’y avait faites, dix ans auparavant. Comme le bon vieillard s’illusionnait en espérant que je pourrais bientôt le rejoindre à Turin ! Aurait-il soutenu l’idée de dix ans de prison pour son fils, et d’une telle prison ! Mais quand ses illusions s’évanouirent, aura-t-il eu, ma mère aura-t-elle eu la force de résister à une si déchirante douleur ? M’était-il encore donné de les revoir tous les deux, ou peut-être seulement l’un d’eux ? Et lequel ?
O doute plein d’angoisses et toujours renaissant ! J’étais, pour ainsi dire, à la porte de ma maison, et je ne savais pas encore si mes parents étaient en vie, si même il existait encore une seule personne de ma famille.