Certes, un long apprentissage m’avait déjà rendu plus capable de souffrir de nouvelles douleurs en me résignant à la volonté de Dieu. Je m’étais si souvent dit que c’était une lâcheté de se plaindre, que je savais enfin contenir les plaintes près de déborder ; je rougissais même qu’elles fussent si près de déborder.
L’exercice habituel d’écrire mes pensées avait contribué à fortifier mon âme, à me désenchanter de la vanité, à ramener la plupart des raisonnements à ces conclusions :
« Il y a un Dieu, donc il y a une justice infaillible ; donc tout ce qui arrive est ordonné pour la meilleure fin ; donc la souffrance de l’homme sur la terre est pour le bien de l’homme. »
La connaissance de Zanze avait été aussi un bienfait pour moi ; elle m’avait adouci le caractère. Ses douces louanges avaient été pour moi une instigation à ne pas manquer pendant quelques mois au devoir que je reconnaissais imposé à tous les hommes d’être supérieurs à l’infortune, et par conséquent patients. Et quelques mois de constance me plièrent à la résignation.
Zanze me vit deux fois seulement me mettre en colère : la première fut celle que j’ai déjà racontée, à propos du mauvais café ; l’autre dans le cas suivant :
Toutes les deux ou trois semaines, le geôlier m’apportait une lettre de ma famille, lettre qui avait passé d’abord par les mains de la commission, et avait été rigoureusement mutilée par des ratures avec une encre très noire. Un jour, il arriva qu’au lieu d’effacer seulement quelques phrases, on étendit l’horrible rature sur la lettre tout entière, excepté les mots : Très cher Silvio, qui étaient en tête, et le bonjour qui était à la fin : Nous t’embrassons tous de cœur.
Je fus si irrité de cela, qu’en présence de Zanze, j’éclatai en cris de fureur, et je maudis je ne sais qui. La pauvre enfant compatit à mon chagrin, mais en même temps elle m’accusa d’être en désaccord avec mes principes. Je vis qu’elle avait raison, et je ne maudis plus personne.
CHAPITRE XXXIII
Un jour, un des guichetiers entra dans ma prison d’un air mystérieux, et me dit :
« Quand la siora Zanze était ici… comme le café était apporté par elle… et qu’elle s’arrêtait longtemps à causer…, je craignais que la mauvaise fourbe n’épiât tous les secrets de monsieur…