Je m’arrachai néanmoins promptement de ses bras, pour prendre la plume et écrire à mon père. Je désirais ardemment que la nouvelle de mon triste sort parvînt à ma famille par moi, plutôt que par d’autres, afin que le déchirement de ces cœurs aimés fût tempéré par mon langage de paix et de religion. Les juges me promirent d’expédier sur-le-champ cette lettre.

Après cela, Maroncelli me parla de son procès, et moi du mien ; nous nous confiâmes quelques-unes des péripéties de la prison ; nous allâmes à la fenêtre, nous saluâmes trois autres amis qui étaient à la leur ; deux d’entre eux étaient Canova et Rezia, qui se trouvaient ensemble, le premier condamné à six ans de carcere duro, et le second à trois ; le troisième était le docteur César Armari, qui, pendant les mois précédents, avait été mon voisin dans les Plombs. Celui-ci n’avait pas eu de condamnation, et il sortit ensuite déclaré innocent.

Ces conversations avec les uns et avec les autres, furent une agréable distraction pendant tout le jour et toute la soirée. Mais, quand nous fûmes allés au lit, que la lumière fut éteinte et que le silence se fit, il ne me fut pas possible de dormir ; la tête me brûlait, et le cœur me saignait en pensant à mon chez moi. « Mes vieux parents résisteraient-ils à un si grand malheur ; leurs autres enfants suffiraient-ils pour les consoler ? Tous étaient aussi aimés et valaient mieux que moi ; mais un père et une mère trouvent-ils jamais, dans les enfants qui leur restent, une compensation pour celui qu’ils perdent ? »

Si j’avais seulement pensé à mes parents et à quelques autres personnes aimées ! leur souvenir m’affligeait et m’attendrissait. Mais je pensai aussi à ce rire de joie et d’insulte que j’avais cru voir chez ce juge, au procès, au motif des condamnations, aux passions politiques, au sort de tant de mes amis… et je ne sus plus juger avec indulgence aucun de mes adversaires. Dieu me mettait à une grande épreuve ! Mon devoir aurait été de la supporter avec courage. Je ne le pus pas, je ne le voulus pas ! La volupté de la haine me plut davantage que celle du pardon ; je passai une nuit d’enfer.

Le matin je ne priai pas. L’univers me paraissait l’œuvre d’une puissance ennemie du bien. D’autres fois déjà j’avais été ainsi calomniateur de Dieu, mais je n’aurais pas cru le redevenir, et le redevenir en quelques heures ! Julien, dans ses plus grandes fureurs, ne pouvait être plus impie que moi. En ruminant des pensées de haine, surtout quand on est frappé par une grande infortune, qui devrait au contraire rendre plus religieux, on devient mauvais, quand même on aurait été jusque-là un juste. Oui, quand même on aurait été un juste, parce qu’on ne peut pas haïr sans orgueil. Et qui es-tu, ô misérable mortel, pour prétendre qu’aucun de tes semblables ne te juge pas sévèrement ; pour prétendre que personne ne puisse te faire du mal de bonne foi, en croyant agir avec justice ? pour te plaindre, si Dieu permet que tu souffres plutôt d’une façon que d’une autre ?

Je me sentais malheureux de ne pouvoir prier ; mais, où règne l’orgueil, on ne connaît d’autre Dieu que soi-même.

J’aurais voulu recommander à un suprême protecteur mes parents désolés, et je ne croyais plus en lui.

CHAPITRE LIII

A neuf heures du matin, on nous fit entrer, Maroncelli et moi, dans une gondole, et on nous conduisit à la ville. Nous abordâmes au palais du doge, et nous montâmes aux prisons. On nous mit dans la chambre où peu de jours auparavant était M. Caporali ; j’ignore où celui-ci avait été transféré. Neuf ou dix sbires étaient là pour nous garder, et nous attendions, en nous promenant, le moment d’être conduits sur la place. L’attente fut longue. Ce fut seulement à midi que parut l’inquisiteur, pour nous annoncer qu’il fallait partir. Le médecin se présenta, et nous engagea à boire un petit verre d’eau de menthe ; nous acceptâmes et nous en fûmes reconnaissants, non pour la chose en elle-même, mais pour la profonde compassion que le bon vieillard nous témoignait. C’était le docteur Dosmo. Le chef des sbires s’avança ensuite, et nous mit les menottes. Nous le suivîmes, accompagnés des autres sbires.

Nous descendîmes le magnifique escalier des Géants, nous nous rappelâmes le doge Marino Faliero, décapité en cet endroit ; nous entrâmes sous le grand portail qui, de la cour du palais, donne sur la Piazzetta, et là, nous tournâmes à gauche du côté de la lagune. Au milieu de la Piazzetta était l’échafaud où nous devions monter. De l’escalier des Géants jusqu’à cet échafaud, se tenaient deux haies de soldats allemands ; nous passâmes au milieu d’elles.