A la fin de la première semaine, il m’advint un grand déplaisir. Mon pauvre Pierre, désireux autant que je l’étais moi-même de pouvoir établir entre nous quelque communication, m’envoya un billet et se servit, non de l’un des guichetiers, mais d’un malheureux prisonnier qui venait avec eux faire quelque service dans nos chambres. C’était un homme de soixante à soixante-dix ans, condamné à je ne sais combien de mois de détention.

Avec une épingle que j’avais je me piquai un doigt, et je fis avec mon sang quelques lignes de réponse que je remis au messager. Il eut la malechance d’être épié, fouillé, trouvé avec le billet sur lui, et, si je ne me trompe, bâtonné. J’entendis des cris aigus qui me parurent venir du malheureux vieillard, et je ne le revis jamais plus.

Appelé à l’interrogatoire, je frémis en me voyant représenter mon petit papier barbouillé de sang qui, grâce au Ciel, ne parlait pas de choses pouvant nuire et avait l’air d’un simple bonjour. On me demanda avec quoi je m’étais tiré du sang ; on m’enleva l’épingle, et on rit de ceux qu’on avait joués. Ah ! moi, je ne ris pas ! Je ne pouvais ôter de devant mes yeux le vieux messager. J’aurais volontiers souffert quelque châtiment pour qu’on lui pardonnât, et quand arrivèrent à mes oreilles les cris que je soupçonnais être de lui, mon cœur s’emplit de larmes.

En vain je demandai plusieurs fois de ses nouvelles au geôlier et aux guichetiers. Ils secouaient la tête et disaient : « Il l’a payé cher celui-là ; il n’en refera plus de semblables ; il jouit maintenant d’un peu plus de repos. » Ils ne voulaient pas s’expliquer davantage.

Faisaient-ils allusion à l’étroite prison où était tenu cet infortuné, ou parlaient-ils ainsi parce qu’il était mort sous la bastonnade ou de ses suites ?

Un jour il me sembla le voir de l’autre côté de la cour, sous le portique, avec une charge de bois sur les épaules. Le cœur me palpita comme si j’avais revu un frère.

CHAPITRE VI

Quand je ne fus plus martyrisé par les interrogatoires et que je n’eus plus rien pour occuper mes journées, alors je sentis amèrement le poids de la solitude.

On me permit bien d’avoir une Bible et Dante ; le concierge mit bien à ma disposition sa bibliothèque, consistant en quelques romans de Scudéry, du Piazzi et pire encore ; mais mon esprit était trop agité pour pouvoir s’appliquer à quelque lecture. J’apprenais par cœur chaque jour un chant de Dante, et cet exercice était cependant si machinal, que je le faisais en pensant moins à ces vers qu’à mes malheurs. Il m’en arrivait de même en lisant d’autres choses, excepté parfois certains passages de la Bible. Ce divin livre que j’avais toujours beaucoup aimé, alors même que je me croyais incrédule, était maintenant étudié par moi avec plus de respect que jamais. Toutefois, en dépit de mon bon vouloir, je le lisais le plus souvent ayant l’esprit à autre chose, et je ne comprenais pas. Peu à peu je devins capable de le méditer plus fortement et de le goûter toujours davantage.

Une telle lecture ne me donna jamais la moindre disposition à la bigoterie, c’est-à-dire à cette dévotion mal entendue qui rend pusillanime ou fanatique. Au contraire, elle m’enseignait à aimer Dieu et les hommes, à désirer toujours davantage le règne de la justice, à abhorrer l’iniquité tout en pardonnant aux hommes iniques. Le christianisme, au lieu de défaire en moi ce que la philosophie pouvait y avoir fait de bon, l’affermissait, le rendait meilleur par des raisons plus élevées, plus puissantes.