Un jour, ayant lu qu’il faut prier sans cesse, et que la véritable prière ne consiste pas à marmotter beaucoup de mots à la façon des païens, mais à adorer Dieu avec simplicité, tant en paroles qu’en actions, et à faire que les unes et les autres soient l’accomplissement de sa volonté sainte, je me proposai de commencer consciencieusement cette incessante prière, c’est-à-dire de ne plus me permettre une pensée qui ne fût animée du désir de me conformer aux décrets de Dieu.

Les formules de prière que je récitais dans mon adoration furent toujours peu nombreuses, non par mépris (car je les crois au contraire très salutaires, à ceux-ci plus, à ceux-là moins, pour fixer l’attention dans le culte), mais parce que je me sens ainsi fait, que je ne suis pas capable d’en réciter beaucoup sans tomber dans des distractions et mettre l’idée du culte en oubli.

L’attention à me tenir constamment en présence de Dieu, au lieu d’être un sujet de crainte, était pour moi une très suave chose. En n’oubliant pas que Dieu est toujours à côté de nous, qu’il est en nous, ou plutôt que nous sommes en lui, la solitude perdait de plus en plus chaque jour de son horreur pour moi. « Ne suis-je pas en sublime compagnie ? » me disais-je ; et je me rassérénais, et je chantonnais, et je sifflais avec plaisir et avec attendrissement.

« Eh bien ! pensai-je, n’aurait-il pas pu m’arriver une fièvre qui m’aurait mis au tombeau ? Tous ceux qui me sont chers, qui, en me perdant, se seraient abandonnés aux larmes, auraient cependant acquis peu à peu la force de se résigner à mon absence. Au lieu d’une tombe, c’est une prison qui m’a dévoré ; dois-je croire que Dieu ne les munira pas d’une force égale ? »

Mon cœur exhalait les vœux les plus fervents pour eux, quelquefois avec des larmes ; mais les larmes elles-mêmes étaient mêlées de douceur. J’avais pleine confiance que Dieu nous soutiendrait, eux et moi. Je ne me suis pas trompé.

CHAPITRE VII

Vivre libre est beaucoup plus beau que de vivre en prison ; qui en doute ? Pourtant, même dans les misères d’une prison, quand on pense que Dieu y est présent, que les joies du monde sont fugaces, que le vrai bien est dans la conscience, et non dans les objets extérieurs, on peut sentir du plaisir à la vie. Pour moi, j’avais pris en moins d’un mois mon parti, je ne dirai pas complètement, mais d’une façon supportable. Je vis que, ne voulant pas commettre l’indigne action d’acheter l’impunité en poursuivant la perte d’autrui, mon sort ne pouvait être que la potence ou un long emprisonnement. Il était nécessaire de s’y résigner. « Je respirerai jusqu’à ce qu’ils me laissent un souffle, dis-je, et quand ils me l’enlèveront, je ferai comme tous les malades quand ils sont arrivés au suprême moment. Je mourrai. »

Je m’étudiais à ne me plaindre de rien, et à donner à mon âme toutes les jouissances possibles. La plus ordinaire était de renouveler l’énumération des biens qui avaient embelli mes jours : un père excellent, une excellente mère, des frères et des sœurs excellents, eux aussi, tels et tels amis, une bonne éducation, l’amour des lettres, etc. Qui plus que moi avait été comblé de félicité ? Pourquoi ne pas en rendre grâces à Dieu, bien que maintenant tout cela soit tempéré par l’adversité ? Alors, en faisant cette énumération, je m’attendrissais, et je pleurais un instant ; mais le courage et la gaieté finissaient par revenir.

Dès les premiers jours, je m’étais fait un ami. Ce n’était pas le geôlier, ni aucun des guichetiers, ni aucun des juges du procès. Je parle pourtant d’une créature humaine. Qui était-ce ? — Un petit enfant, sourd et muet, de cinq ou six ans. Son père et sa mère étaient des voleurs, et la loi les avait frappés. Le malheureux petit orphelin était maintenu entre les mains de la police, avec quelques autres enfants dans la même situation. Ils habitaient tous dans une chambre en face de la mienne, et à de certaines heures on leur ouvrait la porte pour qu’ils sortissent prendre l’air dans la cour.

Le sourd-muet venait sous ma fenêtre, me souriait et gesticulait. Je lui jetais un beau morceau de pain ; il le prenait en faisant un bond de joie, courait à ses camarades et en donnait à tous ; puis il venait manger sa petite portion près de ma fenêtre, exprimant sa gratitude avec le sourire de ses beaux yeux.