Les autres enfants me regardaient de loin, mais n’osaient pas m’approcher ; le sourd-muet avait une grande sympathie pour moi, non pas seulement par un motif d’intérêt. Quelquefois il ne savait que faire du pain que je lui jetais, et me faisait signe que lui et ses camarades avaient bien mangé et ne pouvaient prendre plus de nourriture. S’il voyait venir un guichetier dans ma chambre, il lui donnait le pain pour qu’il me le rendît. Bien qu’il n’attendît alors rien de moi, il continuait à folâtrer devant ma fenêtre avec une grâce tout aimable, se réjouissant que je le visse. Une fois un guichetier permit à l’enfant d’entrer dans ma prison ; celui-ci, à peine entré, courut m’embrasser les jambes en poussant un cri de joie. Je le pris dans mes bras, et je ne saurais décrire le transport avec lequel il me comblait de caresses. Que d’amour dans cette chère petite âme ! Comme j’aurais voulu pouvoir le faire élever, et le sauver de l’abjection dans laquelle il se trouvait !

Je n’ai jamais su son nom. Lui-même ne savait pas en avoir un. Il était toujours gai, et je ne le vis jamais pleurer qu’une fois qu’il fut battu, je ne sais pourquoi, par le geôlier. Chose étrange ! vivre en de semblables lieux semble le comble de l’infortune, et pourtant cet enfant avait certainement autant de félicité que peut en avoir à cet âge le fils d’un prince. Je faisais cette réflexion, et j’apprenais ainsi que l’humeur peut se rendre indépendante du lieu. Gouvernons l’imagination, et nous serons bien presque partout. Un jour est vite passé, et quand le soir on se met au lit sans faim et sans douleurs aiguës, qu’importe que ce lit soit plutôt entre des murs qui s’appellent prison, ou entre des murs qui s’appellent maison ou palais ?

Excellent raisonnement ! Mais comment faire pour gouverner l’imagination ? Je m’y essayais, et il me semblait bien parfois y réussir à merveille ; mais d’autres fois elle triomphait tyranniquement, et moi, plein de dépit, je m’étonnais de ma faiblesse.

CHAPITRE VIII

« Dans mon malheur, je suis pourtant heureux, disais-je, qu’on m’ait donné une prison au rez-de-chaussée, sur cette cour, où, à quatre pas de moi, vient ce cher petit enfant, avec lequel j’entretiens si doucement une conversation muette ! Admirable intelligence humaine ! Que de choses nous nous disons, lui et moi, par l’expression infinie des regards et de la physionomie ! Comme il règle ses mouvements avec grâce, quand il sourit ! Comme il les corrige, quand il voit qu’ils me déplaisent ! Comme il comprend que je l’aime, quand il caresse ou qu’il régale un de ses camarades ! Personne au monde ne se l’imagine, et pourtant moi, debout près de la fenêtre, je puis être une espèce d’éducateur pour cette pauvre petite créature. A force de répéter notre mutuel exercice de signes, nous perfectionnerons la communication de nos idées. Plus il sentira qu’il s’instruit et qu’il s’ennoblit avec moi, plus il m’affectionnera. Je serai pour lui le génie de la raison et de la bonté ; il apprendra à me confier ses douleurs, ses joies, ses désirs ; moi, j’apprendrai à le consoler, à le rendre meilleur, à le diriger dans toute sa conduite. Qui sait si, en tenant mon sort indécis de mois en mois, on ne me laissera pas vieillir ici ? Qui sait si cet enfant ne croîtra pas sous mes yeux, et ne sera pas employé à quelque service dans cette maison ? Avec autant d’intelligence qu’il en montre, que pourra-t-il devenir ? Hélas ! rien de plus qu’un excellent guichetier, ou quelque autre chose de semblable. Eh bien, n’aurai-je pas fait une bonne œuvre, si j’ai contribué à lui inspirer le désir de plaire aux honnêtes gens et à lui-même, à lui donner l’habitude des sentiments de bienveillance ? »

Ce soliloque était très naturel. J’eus toujours beaucoup d’inclination pour les enfants, et la profession d’instituteur me paraît sublime. Je remplissais un semblable office, depuis quelques années, auprès de Jean et de Jules Porro, deux jeunes gens de belle espérance, que j’aimais comme mes fils et que j’aimerai toujours ainsi. Dieu sait combien de fois en prison j’ai pensé à eux, combien je me suis affligé de ne pouvoir compléter leur éducation, quels vœux ardents j’ai formés pour qu’ils rencontrassent un nouveau maître qui m’égalât pour les aimer !

Parfois je m’écriais à part moi : « Quelle grossière parodie est-ce là ? Au lieu de Jean et de Jules, enfants doués des dons les plus splendides que la nature et la fortune puissent faire, j’ai pour disciple un pauvre petit, sourd, muet, déguenillé, fils d’un voleur !… qui tout au plus deviendra un guichetier, ce que, en termes un peu moins choisis, on nommerait sbire. »

Ces réflexions me confondaient, me décourageaient. Mais à peine entendais-je le cri de mon petit muet que tout mon sang se troublait comme celui d’un père qui entend la voix de son fils. Et ce cri et sa vue dissipaient en moi toute idée d’abaissement à son égard. « Est-ce que c’est sa faute, à lui, s’il est déguenillé et infirme, s’il est d’une race de voleurs ? Une âme humaine, dans l’âge d’innocence, est toujours respectable. » Ainsi disais-je ; et je le regardais chaque jour avec plus de tendresse, et il me semblait qu’il croissait en intelligence, et je me confirmais dans la douce pensée de m’appliquer à le dégrossir. Et en rêvant à toutes les possibilités, je pensais que je serais peut-être un jour hors de prison, et que j’aurais le moyen de faire mettre cet enfant au collège des sourds-muets et de lui ouvrir ainsi le chemin à une condition plus belle que celle d’être sbire.

Pendant que je m’occupais ainsi délicieusement de son bonheur, deux guichetiers vinrent un jour me prendre.

« Il faut changer de logis, monsieur.