Suite des Avantures de l'Auteur & de ces Camarades, jusqu'à leur entrée dans un Pays habité.

Nous nous trouvâmes frais & gaillards à notre lever, ce qui nous fit résoudre à lever le piquet: ainsi méprisant cette manne terrestre, qui nous avoit si fort débilitez, nous fîmes seulement bonne provision d'oiseaux rôtie, & ayant dit adieu aux Monumens, nous nous remîmes en campagne. Nous étions bien alors à cinquante lieuës de la Mer. Le soir nous voulûmes manger, pour la premiére fois de la journée, mais l'apétit n'étoit pas assez grand, quoi que nous eussions bien marché, & eussions passé une Montagne de sept ou huit lieuës. Trois jours entiers s'écoulérent avant que nous pussions rien prendre: ce qui nous fit croire, que ce pain d'arbre devoit être extrêmement nourissant, & qu'il ne pouvoit être que bon, étant pris avec sobriété. Cependant, le chemin alloit toûjours en empirant: une grande consolation pour nous, c'est que les nuits étoient belles, & que les jours se faisoient longs, à mesure que nous avancions dans le Printems de ce Pays-là, & que nous nous éloignions de la Ligne équinoxiale. Le Ciel nous en paroissoit plus charmant, la campagne plus riante, & l'un & l'autre fournissoit de matiére à la plupart de nos entretiens.

Du Puis, sur tout, sembloit être charmé du Soleil, qui depuis son lever jusqu'à son coucher, ne cessoit de nous couvrir de ses agréables rayons. Il ne faut pas mentir, nous dit-il un jour, si je n'étois pas né sous des climats où les Peuples sont assez heureux pour avoir été instruits dans la connoissance de leur Créateur, & que je n'eusse jamais ouï parler de l'Etre des êtres, le flambeau des Cieux seroit sans contredit la seule & unique Divinité que je croirois digne de mes adorations: non seulement parce que c'est l'objet visible du monde le plus agréable, mais aussi à cause que sans son secours, il n'y a ni plante, ni animal qui puisse subsister: tout languit au moment qu'il s'éloigne, & sa présence rend de la vigueur à ce qui paroissoit mourant. Vous n'êtes pas le seul, lui dis-je, qui êtes de ce sentiment, il y a encore des Nations entiéres qui invoquent ce bel Astre, comme la Cause premiére de toutes choses: & ceux même qui ont reconnu un être souverainement parfait, n'ont pas pû s'empêcher de lui donner des Epitétes qui marquoient assez l'estime qu'ils en faisoient. Orphée l'apelloit l'Œil du Ciel; Homére, celui qui voit & entend toutes choses: Héraclite, la fontaine de la lumiére céleste: Saint Ambroise, la beauté du Ciel: Philon, l'idée de la resplendeur éternelle: Platon, l'ame du monde. Le Roi David en exalte merveilleusement l'excellence, sur tout dans son Pseaume dix-huitiéme: & les saints Hommes du vieux & du nouveau Testament, ne font nul scrupule de nous le représenter, comme le modéle de la Divinité, qu'ils apellent en cent endroits, l'Orient d'enhaut, & le Soleil de Justice.

Je me mocque, continua La Forêt, de ce que les autres ont dit des Astres; je prie Dieu, & si j'ai de la vénération pour les créatures, ce n'est que par raport au Créateur, qui est digne d'être admiré dans ses Ouvrages: mais ce qui me surprend dans le Soleil, ce sont les deux mouvemens opposez que l'on dit qu'il a, un mouvement journalier d'Orient en Occident, & un annuel d'Occident en Orient. Il est vrai, repris-je, que ces deux mouvemens sont directement contraires l'un à l'autre, si on les attribuë au Soleil comme ont fait presque tous les Anciens: mais rien n'est plus naturel si on attribuë ces deux mouvemens à la terre, qui fait un grand cercle autour du Soleil dans l'espace d'un an, & tourne une fois sur son Centre, ou sur son Axe, en vingt-quatre heures: tout comme une boule, ou si vous voulez un navet que vous auriez poussé d'un bout d'une allée à l'autre; car en même-tems que ce navet avanceroit vers le bout de l'allée, il seroit en même-tems plusieurs tours sur son Axe. La Terre en fait de même, & ses deux différens mouvemens ont toûjours servi aux hommes pour mesurer le tems de leur durée. Le tour qu'elle fait sur son Axe fait notre jour naturel de vingt-quatre heures; & le tems qu'elle met à faire son grand Cercle autour du Soleil, fait notre année de trois cens soixante & cinq jours & six heures, à quelques minutes près. Il est vrai que cette mesure pour l'année n'a pas été toûjours également bien connuë chez toutes les Nations. Les Egyptiens, les Caldéens, les Juifs & d'autres Peuples anciens, ont compté leurs années différemment, & les ont fait plus longues ou plus courtes les uns que les autres. Plusieurs entr'eux ont réglé leurs années plûtôt par le cours de la Lune, que par celui de la Terre, & plusieurs Nations en sont encore de même aujourd'hui.

Le Calendrier qu'on suit présentement parmi les Nations de l'Europe, & qui est venu des anciens Romains, n'a pas été toûjours si exactement réglé comme à présent: car du tems de Romulus, Fondateur de Rome, l'année qui doit être le tems que la Terre employe à parcourir son grand Cercle autour du Soleil, n'étoit que de trois cens quatre jours, compris en dix mois: Mars, Mai, Juillet, Octobre, étoient chacun de trente & un jour, les autres n'en avoient que trente. Numa Pompilius son Successeur, en ajoûta cinquante & un à ce nombre, de sorte que l'année avoit alors trois cens cinquante-cinq jours. Il retrancha outre cela un jour de chaque petit mois, qu'il ajoûta à ces cinquante & un, & de leur somme il institua les mois de Janvier de vingt-neuf, et de Février de vingt-huit jours. Enfin, Jules César, premier des Empereurs Romains, ayant consulté les plus habiles Astronomes de son tems, changea de leur consentement, l'année qui étoit à peu près lunaire, en une année solaire, en y ajoûtant encore dix jours, lesquels il distribua de maniére, que Janvier, Août & Décembre, en eurent chacun deux, & Avril, Juin, Septembre & Novembre un. Cependant, comme cela ne suffisoit pas encore, parce que l'année est de trois cens soixante & cinq jours, six heures, moins environ onze minutes, ce Monarque voulut que toutes les quatre années on auroit un an de trois cens soixante & six jours, & ce jour devoit être placé entre la six & septiéme Calande de Mars: si-bien que l'on avoit deux sixiémes Calendes de Mars, dans une telle année, qu'on apelloit bissexte, parce qu'on comptoit deux fois le sixiéme jour avant que de compter le suivant.

Cette correction pour juste qu'elle parut, ne laissa pas de causer de l'erreur au Calendrier dans la suite du tems; car encore que l'année ne fut alors trop longue que d'environ onze minutes, au lieu que le Soleil, comme on parloit, entroit de son tems, ou quarante-cinq ans avant la naissance de Jesus-Christ, dans l'équinoxe du Printems, le vingt-quatriéme de Mars, il y entra le vingt & uniéme au Concile de Nicée, en l'an trois cens vingt-sept, & l'onziéme du tems de Grégoire Treiziéme en 1582: ce que ce Pape ayant remarqué, il retrancha dix jours de cette année-là, entre le quatre & le quinziéme d'Octobre, à cause qu'il ne se trouvoit point-là de Fêtes & de Saints intéressez. Et de peur qu'on ne retomba dans le même abus, ce qui étoit de conséquence pour les équinoxes, qui auroient fait avec le tems une révolution entiére par tous les mois de l'année en rétrogradant: il ordonna qu'à l'avenir, trois Siécles l'un après l'autre, on ne compteroit point d'année bissexte à leur fin, mais seulement au bout du quatriéme: de-là vient qu'il faut quatre cens années Grégoriennes & trois jours, pour égaler quatre cens années Juliennes.

Je sçai bon gré à Mr. Du Puis, dit la Forêt, d'avoir donné une occasion à ce discours; car il y a long-tems que j'avois desiré d'aprendre ce que l'on entend, par l'année bissexte, par vieux & nouveau stile, & de sçavoir la véritable cause de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur expliquer de même à plusieurs reprises, ce que veulent dire les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire, d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout ce qu'il faut sçavoir pour composer un Almanac. Ce qui leur donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que le Soleil qui nous paroît si petit, est infailliblement plus grand gue toute la Terre. Assurément, disoit la Forêt, cela surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous en sont de pures rêveries. Du Puis qui enchérissit sur tout ce que son Camarade pouvoit alléguer à cet égard, osa même me traiter d'extravagant, parce que je soûtenois que cela étoit véritable; de sorte qu'il falut, malgré moi, en venir, à des éclaircissements pour leur donner quelque satisfaction là-dessus.

J'avouë, leur dis-je, qu'il est impossible de déterminer au juste la grandeur des flambeaux célestes; tous ceux qui l'ont fait ont été des présomptueux, qui ont tâché de nous en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal divisez, par raport au prodigieux éloignement de cet Astre. Je n'ai jamais vû d'Astrolabe divisé en minutes, & il seroit nécessaire qu'il le fut en secondes, & peut-être en de moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que l'on ne sçauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut aisément tromper sans cela, c'est que quelques exacts qu'ayent été les Astronomes, qui non contens de la spéculation, ont voulu réduire cette question en pratique, ils se sont abusez si lourdement, que la différence de l'opinion de l'un à celle de l'autre, est capable de faire douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir donner leurs sentimens pour des véritez. Ticho Brahe, qui sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois plus grand que le globe que nous habitons. Copernic soûtient que ce nombre va jusqu'à cent soixante-deux. Ptolomée le fait de cent soixante-six. Le Pére Scheiner de quatre cens trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un de mes Régens le pousse jusqu'à trois millions de fois plus grand que la même Terre. On ne fait donc rien positivement de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est beaucoup plus étendu que ce grand Corps, quelque vaste qu'il nous paroisse. Car premiérement, si on le pose égal à la Terre, il est évident que ses rayons rasant les parties extérieures de cette Sphére terrestre, laisseroient en continuant, un cilindre d'obscurité au-delà, dont les côtez seroient paralléles; de sorte que les Planettes qui passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumiére, & n'en ayant point d'elles-mêmes, seroient éclipsées. Si le Soleil étoit plus petit, ses rayons, après avoir rasé la Terre, iroient en s'élargissant, & formeroient un Cône tronqué d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le sommet sur la partie de la Terre opposée au Soleil: d'où il suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y rencontreroient, dévroient, comme il vient d'être dit, ne rendre aucune clarté. Or il n'y a jamais que la Lune qui nous paroisse éclipsée: ainsi il paroît que le Soleil doit être incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses rayons ayant rasé cette grande masse, se réunissent un peu au-dessus de la Lune, où le Cône formé par l'ombre de la Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajoûtai une figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est démonstratif, pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous parlez, ou les défaillances des Planettes, je n'y entends goute, & je n'ai pas même sçû que les Eclipses eussent rien d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a rien-là de mistérieux. Les Planettes sont des corps opaques & durs, qui ressemblent assez à la Terre, & que bien des gens croyent habitées; elles ne donnent aucune clarté que par réflexion, & après l'avoir reçûë du Soleil. De-là vient que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant d'un côté, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que ces deux Astres sont par conséquent en opposition, la Terre se trouve directement entre-deux, & empêche qu'ils ne se puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La Forêt, est la source de la lumiére, comment la perd-il à son tour en de certains tems? D'où lui viennent ces désaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce qui lui rend son ancien éclat? Comme l'interposition de la Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune, l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil: c'est-à-dire, que toutes les fois que la Lune est en conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui nous dérobe la vûë de ce bel Astre; mais cette privation ne sçauroit durer long-tems, à cause du mouvement différent de ces Corps. Le cercle que la Terre décrit autour du Soleil est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune fait autour de la Terre, & au lieu que celle-là avance environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Eté, de sorte qu'ils se dégagent bien-tôt de l'autre. Comment, dit La Forêt, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre? Oui en aparence, repris-je, cela différe environ quatre minutes, parce que la Terre étant beaucoup plus éloignée du Soleil en Eté qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller plus lentement pendant les longs jours, que durant les courts: comme une voiture qui n'est qu'à cinquante pas de notre œil, paroît aller bien plus rapidement que lorsqu'elle en est à cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un même feu ne se fait-il pas mieux sentir à deux pas de distance qu'à dix? Sans doute, lui-répondis-je. Et si le Soleil qui est chaud, reprit-il, est plus près de la Terre en Hiver qu'en Eté, pourquoi la chaleur ne se régle-t-elle pas suivant son éloignement? & d'où vient que nous tremblons de froid dans le même tems que nous dévrions suër à grosses goutes? C'est fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant en pensant m'avoir pris, vous vous êtes trompé vous-même. Je ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni froid, ni clarté, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-être pas, parce que cela dépend de certaines connoissances, dont vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai de vous dire, qu'il n'y a à proprement parler, qu'une même forte de matiére, mais qui, à proportion qu'elle est figurée, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux, colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son, la couleur, le goût, &c. soient proprement en nous, & non dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une piqueure, est en nous & nullement dans l'épingle qui l'a causée. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans le sens même où vous la voulez employer, c'est que le coupeau des Alpes qui est plus près du Soleil de toute leur hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Eté, pendant que tout périt de chaud dans leurs Valées, qui en sont d'autant plus éloignées: dont la véritable raison est, pour ne rien passer sans quelque legére explication, que l'air est si subtil à une lieuë de la Terre, que dans quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier sur sa superficie, qu'il est capable d'ébranler nos parties les plus solides, & de causer ce que nous apellons une excessive chaleur.