Tout cela est beau assurément, reprit La Forêt, mais je vous demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous ayez encore rien conclu par raport à l'Hyver & à l'Eté. Cela est vrai, lui répondis-je, c'est une question d'une autre nature. Lorsque le Soleil est élevé vers notre zenith, comme en Eté, quoiqu'il soit fort éloigné de nous, il ne laisse pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas vers l'horison, la plûpart de ses rayons, qui ne peuvent venir que de côté, rejaillissent sur la superficie de notre Atmosphére; bien peu passent & pénétrent jusqu'à nous: cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se prouve aisément par les miroirs & les verres ardents, dont les effets sont toûjours proportionnez à la quantité des rayons de lumiére qu'ils rassemblent.
Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient plûtôt en vûë de passer le tems, que d'augmenter le nombre des Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre biais pour y réüssir, nous ne laissions pas d'avancer considérablement: mais enfin, il falut changer de langage. Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quité notre Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ cent trente lieuës de chemin, lors que tout d'un coup, nous nous trouvâmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une fort vaste étenduë. Cet obstacle nous étonna, nous demeurâmes assez long-tems irrésolus sur ce que nous devions faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-là, & de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer quelques jours: mais enfin, il fut résolu de nous avancer à droite, & de côtoyer cette grande eau, pour voir si nous en trouverions la fin. Après sept ou huit lieuës de marche, nous commençâmes à voir terre de l'autre côté, & nous étions ravis de ce qu'à mesure que nous avancions, nous en discernions toûjours mieux les objets; mais en récompense, nous aperçûmes que nous entrions insensiblement dans un lieu marécageux, où la terre étoit molle, tremblante & de très-mauvaise odeur. Tout le Païs étoit aux environs de-là, plat & uni; nous ne voyons aucune issuë, & nous ne faisions plus un pas, de quelque côté que nous tournassions, que nous n'enfonçassions jusqu'à moitié jambe. J'avois beau encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre, il falut même malgré nous retourner sur nos pas; & quoi-que nous fussions extrémement harassez, nous fûmes obligez de faire plus de deux grandes lieuës avant que d'oser nous arrêter, parce que nous étions mouillez, & que jusques-là, nous n'avions point trouvé de bois pour faire du feu capable de nous sécher.
Après nous être reposez suffisamment, nous prîmes le parti de gagner toûjours à gauche, & de voir s'il n'y auroit point d'empêchement de ce côté-là. Nous marchâmes ainsi quatre jours de suite, jusques à ce que nous arrivâmes à une Forêt remplie de chênes d'une hauteur & d'une grosseur extraordinaire. Nous hésitâmes si nous devions nous y engager, & nous ne le fîmes qu'à condition que nous ne nous écarterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais cela ne dura pas long-tems, à peine eûmes-nous fait trois petites lieuës, que nous nous trouvâmes au pié d'une Montagne si escarpée, qu'il n'y a point d'animal qui fût capable d'y monter. Le Roc avançoit même sur le Lac, dont les eaux quelquefois agitées, en avoient vrai-semblablement rongé le pié. Nous côtoyâmes cette hauteur de l'autre côté, pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous la rendît accessible: ce n'étoit par tout que précipices & hauteurs épouventables. A l'aspect affreux de tant d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que je les avois engagez dans ce mauvais pas.
J'avouë, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre de notre malheureux fort; mais vous devez considérer que rien n'arrive à l'aventure; il y a sans doute une Providence, qui dirige tout à sa volonté. Comme c'est cette Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggérera bien aussi les moyens de nous en tirer d'une maniére ou d'autre. C'est une chose assurée que Dieu n'abandonne jamais les siens, en quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a attirez ici; nous n'avions même rien à perdre, & moyennant que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous est arrivé jusqu'ici, notre but principal est de courir, & de découvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de quoi nous mettre en état de vivre heureux. Allons, ne perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un Radeau. Si nous en venons à bout, je me flâte après cela d'une plus heureuse découverte. Jusques ici le Païs est inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il soit de même par tout; & qui fait enfin si nous ne trouverons pas quelque Peuple civilisé, qui récompensera, par ses honnêtetez les fatigues & les dangers que nous avons effuyez pour les aller déterrer, & pour leur aprendre, s'ils ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.
J'avois beau en conter à mes Camarades, tout cela ne les satisfaisoit point, & je suis persuadé que s'ils avoient vû la moindre aparence de retrouver notre Equipage où nous l'avions laissé, ils auroient sans doute tout hasardé pour tâcher de la rejoindre. Il falut pourtant se résoudre à quelque chose. Nous retournâmes au Lac, & le considérâmes de bien des endroits avant que nous convinsions de celui où nous hasarderions de le passer. Ces allées & venuës nous consumérent pourtant huit jours, le neuviéme nous commençâmes à mettre la main à la besogne. Nous coupâmes premiérement dix arbres de sept à huit pouces de diamettre, dont nous ôtâmes les branches, & les accourcîmes jusques à la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans l'eau, nous les attachâmes ensemble du mieux que nous pûmes, partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de l'écorce de branches de saules, qui étoient en grande quantité au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes de telle longueur que nous les voulûmes. Ensuite nous aprêtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous arrangeâmes & liâmes de travers sur les premiers. Enfin nous en mîmes sur ces seconds une troisiéme étage, du même sens & de la même longueur que ceux de la premiére couche. Nous fîmes aussi cinq avirons, ou pêles, qui nous tinrent plus de tems que tout le reste.
Comme nous étions encore occupez à notre charpenterie, La Forêt nous avertit qu'il voyoit à soixante pas de-là remuër quelque chose dans des joncs, qui n'étoient pas fort éloignez du Lac: en effet, nous reconnûmes d'abord avec lui qu'il faloit même que ce fût un animal d'une grosseur considérable. Du Puis & moi prîmes chacun notre fusil, & l'ayant chargé de quatre balles, nous tirâmes ensemble dessus, conservant un troisiéme coup pour le nécessaire; comme l'expérience nous l'avoit enseigné dans notre route, où nous manquâmes deux ou trois fois d'être déchirez pas des Ours, pour nous être défaits de tout notre feu. Nos Armes étoient à peine lâchées que nous fûmes extrémement surpris & épouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir un trémoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fûmes assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce que c'étoit ou non; mais après avoir considéré que tout ce que nous entendions & voyons ne pouvoit être vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui mettoit cette bête hors de deffense, nous rechargeâmes nos fusils, & nous aprochâmes toûjours, en tremblant pourtant, de l'endroit où elle se débattoit. D'abord qu'elle nous aperçût elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts pour échaper à notre poursuite; sa peur nous enfla le cœur; & La Forêt lui voyant lever la tête lui lâcha son coup si à propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la coucha roide morte. Nous restâmes néanmoins encore quelques momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se remuoit plus, nous commençâmes par la toucher du bout de nos armes, & l'ayant tirée hors de-là, nous reconnûmes que c'étoit une espéce de Loutre; mais qui n'avoit que deux jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous deux avoit cassées à la premiére décharge; ce qui lavoit mise hors d'état de fuir. Cet animal devait peser au moins cent cinquante livres. Nous nous mîmes après à l'écorcher, ensuite de quoi nous en rôtîmes la meilleure partie. La chair en étoit bonne, & avoit un goût aprochant de nos Canards.
Le lendemain, qui étoit le treiziéme jour que nous étions arrivez-là pour la premiére fois, nous résolûmes de démarer, & de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que nous allions fort lentement: il y en avoit toûjours deux qui travailloient de la pêle, tandis que l'autre prenoit du repos. L'air étoit par bonheur fort tranquille, le tems le plus agréable du monde; & je puis dire que nous prîmes bien du plaisir à ce passage, que nous avions entrepris pourtant sans savoir ce que nous deviendrions. C'étoit une chose surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un côté, les autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il y en avoit même qui nous suivoient avec la tête hors de l'eau, & donnoient des branlemens de queuë, par lesquels on eut presque dit qu'ils vouloient témoigner la joye qu'ils ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit quelquefois si attentifs, que nous restions de longs intervales dans l'inaction. Nous en prîmes plusieurs de la main que nous rejetâmes aussi-tôt dans leur élément; & il ne tenoit qu'à nous d'en prendre autant que nous en aurions voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que vers le soir, lors que nous perdions de vûë le rivage que nous avions quité, nous découvrîmes en même tems celui du côté où nous tendions. Cette agréable vûë nous donna de nouvelles forces: nous travaillâmes presque toute la nuit, & je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures après-midi, lors qu'heureusement nous vînmes donner de notre Radeau contre le bord. Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous trouvâmes à propos de nous servir de tout ce que nous avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant à de grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu'à un pieu, ou tronc d'arbres que nous enfonçâmes en terre, & que nous avions aporté à ce dessein, dans l'incertitude où nous étions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne serions peut-être pas forcez de repasser quelque jour par ce même endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de notre Navigation, que nous campâmes à cent pas de-là, & y restâmes jusques au lendemain au matin, que nous continuâmes notre route.
Nous n'eûmes pas fait une demi-lieuë que nous rentrâmes dans un Bois aussi épais que les précédents, mais que nous eûmes percé en moins de deux heures. Ce fût-là où nous nous vîmes, arrêtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barriére causa aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades murmuroient extrêmement, & moi je les encourageois à mon ordinaire. Il falut même que j'en vinsse jusqu'à leur assurer, qu'au lieu que mes idées étoient ordinairement si embrouillée & si mal suivies pendant le sommeil, que je voyois rarement le dénoûment de mes songes, j'en avois eu un la nuit précédente, dont l'enchaînure & les circonstances étoient si particuliéres, qu'il devoit infailliblement nous augurer quelque chose de fort avantageux: & là-dessus j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que peut-être assez mal concertées, ne laissérent pas de faire tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je & environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a semblé entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit: Que fais-tu-là, mon enfant? Léve-toi, marche, ta délivrance est prochaine. En même-tems s'est présenté devant moi une jeune fille, en vétemens blancs, ayant les cheveux pendans & éparpillez sur les épaules, la face riante, les jambes découvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelassé de toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares & délicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus beau froment que la terre porte; & à ma droite, un arbre, au tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec impétuosité, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit par son odeur. Je me suis retourné pour voir ce qu'il y avoit derriére moi, mais apercevant un monstre épouventable, tout hérissé d'épines & de chardons, j'en ai été tellement saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournât le dos, je n'ai pas laissé de m'éveiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai une favorable explication, qui ne contribua pas peu à nous donner de bonnes jambes.
En côtoyant toûjours ces Montagnes du côté de l'Orient, nous découvrîmes enfin une fente, par où nous nous mîmes à grimper. Je ne sçaurois exprimer la peine que nous eûmes à nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fûmes parvenus, nous nous assimes pour reprendre haleine, & mangeâmes un morceau. Nous étant relevez, nous aperçûmes bien-tôt après un Etang d'environ un quart de lieuë de circonférence, borné d'un côté par des pointes de Rocher escarpées, & même penchantes, jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espéce de Digue fort étroite & raboteuse, qui avoit à droit un précipice, dont on ne pouvoit découvrir le fond. Ces objets affreux me rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de force ni de courage pour rien dire, & j'avouë franchement que j'aurois alors desiré de tout mon cœur d'être encore à entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de descendre par-là où nous étions montez, & je voyois trop de risque à passer outre.
Dans l'embarras où j'étois, je fis un effort considérable pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions laissé sur le derriére: aussi-tôt que j'y fus parvenu, ma douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye, lorsque je vis qu'immédiatement après ces hauteurs, il paroissoit un Païs plat, uni & entre-coupé de canaux, sur les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre: il me sembloit même entrevoir des bêtes dans des prez herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient être des demeures d'hommes. Je sis signe à mes Camarades de me suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions de corps que notre délivrance aprochoit. L'envie qu'ils avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta à m'imiter. Ils pensérent comme moi, s'estropier avant que de me pouvoir joindre, mais de même aussi, ils furent incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans hésiter, que cette terre devoit incontestablement être habitée. La difficulté seulement étoit d'y parvenir, & cette difficulté nous paroissoit insurmontable. Nous considérâmes attentivement de cette hauteur où nous étions, tout ce qu'il y avoit à l'entour; mais rien d'accessible ne se découvrant à nos yeux, nous nous aidâmes à descendre, & vînmes examiner de nouveau, le Précipice, & l'Etang.