Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y eût, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du bois dans la Forêt, où nous avions passé la nuit, le traîner en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir à franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma proposition d'une exécution presque impossible, dit que le passage qui étoit entre le Lac & le Précipice, paroissoit avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus étroits, qu'ainsi on pouvoit aisément hazarder de le passer, & qu'il vouloit bien être notre Guide. Je fus ravi de sa résolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples des Pyrenées & des Alpes, dont j'avois lû quelque chose dans plusieurs Mémoires de Voyageurs: mais La Forêt qui étoit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous imiteroit point, quoi qu'il en pût arriver, mais que si l'on étoit résolu de passer, il aimoit mieux le faire à la nage. L'autre lui donna aussi-tôt raison & s'engagea de porter ses hardes, & même les miennes, si je me voulois mettre à l'eau avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Forêt & moi nous deshabillâmes, nous fîmes un paquet de nos habits, & Du Puis s'en étant chargé, se mit en devoir de passer, laissant-là nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous étoient plus utiles à rien, puisque nous n'avions pas trois charges de poudre de reste; à condition pourtant, que s'il trouvoit le passage moins dangereux que nous ne nous l'étions imaginé, il les reviendroit quérir. Comme nous nagions parfaitement bien l'un & l'autre, nous fûmes bientôt à l'autre rive, parce que nous avions choisi l'endroit le plus étroit: ainsi Du Puis qui avoit pris nos habits, s'étoit vû obligé de faire un assez grand détour avant que de venir à son passage.

Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous courûmes à sa rencontre, & fûmes bien-aise de le voir venir gaillardement. Mais par une fatalité inconcevable, & dont je ne cesserai d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit pas dix pas à faire pour être sauvé, un éclat de la Roche qui le portoit, se détacha tout-d'un-coup, de sorte que la terre lui manquant sous les pieds, nous le vîmes avec horreur disparoître en criant: O bon Dieu, ayez pitié de moi! Nous nous avançâmes avec précipitation, pour voir ce qu'il étoit devenu, mais helas! nous ne vîmes ni n'entendîmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrêter ici un moment, & de faire une sérieuse réflexion sur notre désastre. Le desespoir où nous étions d'avoir perdu notre Ami, joint à l'état pitoyable où nous nous voyions, n'ayant ni hardes pour couvrir notre nudité, ni aucuns moyens humains pour substenter notre corps, donna si fort la gêne à notre esprit, que nous pensâmes cent fois nous jetter tête baissée après lui, & finir ainsi en un instant le cours fâcheux d'une si malheureuse vie.


CHAPITRE VI.

De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de leur Langage, Mœurs & Coûtumes, &c. & de l'estime où notre Auteur & son Camarade y étoient.

Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large & profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux, lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade. D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, & se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François & en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu, en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous, commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper, & une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous retinmes fut celui de Mula, qu'ils avoient ordinairement coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les termes de At, manger, Bɤskin, boire: Kapan, dormir: Pryn, marcher: Tian, travailler: Tɤto, oüi; Tɤton, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le Verbe manger, At.

Indicatif présent.

Ata. Je mange, ou nous mangeons.
Até. Tu manges, vous mangez.
Atη. Il mange, ils ou elles mangent.